27 septembre 2026
Temps de lecture : 8 min
Voilà de manière très subjective – et non exhaustive – ce que je retiens de ces trois demi-journées :
Au delà des prompts, il s’agit désormais d’agir de manière plus structurelles sur la production éditoriale.
A Nantes, on a beaucoup parlé « vibe coding », le fait développer des outils, des sites, ou des applications sans savoir coder, en parlant simplement à une interface d’IA en langage naturel. En se laissant « porter ». D’où la « vibe ».
Les rédactions ont toutes plus ou moins testé et utilisé les outils ChatGPT, Claude ou Gemini pour les aider en matière d’éditing : titrage SEO, chapô… Beaucoup utilisent aussi la transcription audio et des outils de synthèse comme Gemini Notebook.
Certains vont un peu plus loin en utilisant les agents Claude et ChatGPT pour réaliser des tâches plus complexes : veille informationnelle, résumés récurrents sur des formats donnés.
Le niveau suivant consiste à ne pas tout confier à ces agents qui échouent parfois car les sites les identifient tout de suite et les bloquent. Par ailleurs, ils s’avèrent souvent lents et coûteux en termes de tokens. Sans parler de la question de la sécurité ou de la confidentialité des données qu’on transmet. L’idée est de confier certaines tâches de scraping ou de classement à son ordinateur en utilisant le langage Python. Et pour coder ces instructions, c’est là qu’on se sert des IA qui composent les scripts. Toute la difficulté consiste à bien décrire son besoin, à le découper en des tâches précises et claires.
L’IA génère ensuite le code, qu’on teste et affine au fur et mesure, de manière itérative,comme on dit chez les geeks. La bonne nouvelle, c’est qu’on peut aussi s’aider des IA pour nous aider à structurer son besoin et installer un guide pas-à-pas pour installer Python et le faire tourner su sa machine.

C’était l’objet de la table ronde que j’animais précisément avec David Buttle de la coalition SPUR et Pierre Pétillaut, directeur général de l’Alliance de la presse d’information générale.
Sur le diagnostic, les IA s’inscrivent dans une tradition de rapport économique déséquilibré des plateformes avec les éditeurs dont elles récupèrent les contenus, sans les rétribuer (ou en les rétribuant mal).
Récemment, un message interne d’un cadre de Microsoft a qualifié l’utilisation de millions d’articles par OpenAI de « plus grand vol de l’histoire de l’humanité ».
La coalition SPUR cherche à monitorer, évaluer et dissuader le vol des données par les plateformes d’IA.
Selon David Buttle, elle regroupe aujourd’hui 100 éditeurs du monde entier, un nombre en pleine croissance (en juin dernier la coalition contait une trentaine d’éditeurs au plan mondial). En France : CMA Médias, Ouest-France, L’Équipe, l’AFP…
Elle propose une norme de « télémétrie du contenu » (Content Telemetry standard). Ce, pour évaluer le volume de contenu utilisé par les plateformes d’IA et, par conséquent, le montant potentiel qu’elles doivent verser aux éditeurs. Sans mesure de cet usage, pas de négociation possible comme avec les plateformes sociales dans le cadre des droits voisins.
Le standard permet aussi de compliquer la vie des crawlers, pour rendre l’opération la plus lente et coûteuse possible afin de dissuader le vol, sinon l’empêcher (apparemment impossible).

L’Alliance de la presse d’information générale, pour sa part, poursuit les voleurs, et porte la négociation collective.
Elle a annoncé, mardi 11 août, avoir saisi l’Autorité de la concurrence en réaction au déploiement par Google, fin juillet, de résumés générés par intelligence artificielle. Des Overviews dont l’impact sur le trafic est très probable, même s’il est encore trop tôt pour le démontrer à ce stade en France.
L’APIG s’intéresse aussi aux intermédiaires fournissant du contenu gratuit, comme « Common Crawl » (cité par Microsoft), et aux mises en demeure ou injonctions de cesser ces pratiques.
Elle a également engagé une action en justice contre Brave, visant notamment les API fournissant des contenus de presse pour l’entraînement de son modèle de langage (LLM), les outils de création d’agrégateurs d’actualités en ligne ainsi qu’un ensemble de pratiques préjudiciables.
Elle soutient aussi la proposition Balanant, qui vise à contraindre les géants du web à rémunérer équitablement les médias lorsqu’ils réutilisent leurs contenus. Ce, notamment en renforçant les pouvoirs de l’Arcom vis-à-vis des plateformes. Un projet qui a de bonnes chances d’aboutir puisqu’il a déjà été voté par l’Assemblée et amendé par le Sénat.
Pour la loi Darcos qui instaure une présomption d’usage des contenus, ça semble beaucoup plus compliqué car la loi est bloquée à l’Assemblée nationale.
Mais Pierre Pétillaut se veut toutefois conciliant, il précise :
« Toutefois, les négociations restent ouvertes ; il existe une réelle volonté de négocier ».3. IA : la transformation des organisations passe par l’expérimentation sous contrôle
L’IA est déployée dans les rédactions, mais pour embarquer tout le monde dans l’aventure, il faut faire preuve de souplesse, tout en donnant un cadre.
C’est ce que nous ont expliqué Nicolas Bernard de Sogemedia, Gilles Danet du Télégramme et Alessandro Massi, Chief digital Officer chez Opper, éditeur de solutions logicielles pour le secteur des médias et de l’information.
Au Télégramme, il y a eu d’abord une phase d’acculturation auprès de tous les salariés qui a englobé le RGPD, différents aspects juridiques, sécurité et qui a donné lieu à un guide pratique. Ensuite a été déployée une formation globale pour tous les salariés, pour expliquer à tout le monde le fonctionnement de l’IA, les usages, les enjeux.
Pour la création des outils internes, le Télégramme a commencé par écouter six testeurs, représentants de chaque métier, choisis pour leur curiosité sur le sujet, afin de s’adapter au mieux à leurs besoins. Une cheffe de projet et un technicien étaient en suite en charge de concevoir les outils qui collaient le mieux à ces besoins. Avec un procédé d’amélioration continue.
Ensuite seulement est venu le temps d’une formation dédiée pour chaque métier, en l’occurrence pour la rédaction. Pendant ce temps là, la rédaction faisait des tests pour s’approprier les outils d’IA
De ce qu’observe Alessandro Massi qui travaille avec beaucoup de médias européens, « il est fondamental que rédaction, marketing et IT puissent communiquer de manière fluide, dans des organisations hybrides, ou en tout cas organisés sous forme de tasks force qui échangent entre eux.nEt puis il faut un porteur de projet, en l’occurrence le testeur métier au Télégramme, et qui embarque la rédaction ».
Pour Nicolas Bernard de Sogemedia, « il est très important d’impliquer tout de suite la hiérarchie éditoriale, les rédacteurs en chef, pour décider d’utiliser ou pas tel outil, et pour garder le contrôle de ce qui est fait« . Ce n’est pas parce qu’il est possible de mettre en place de nouvelles façons de travailler, qu’il faut le faire » (par exemple des visuels d’actualité fabriqués par l’IA).
Même si les cadres sont différents selon les métiers (l’usage des visuels marketing fictionnels ou des graphiques par les commerciaux par exemple), ce qui nécessite des chartes IA adaptées aux contraintes de chaque métier.
La question a été soulevée à la fin du débat sur le soutien des pouvoirs publics aux médias locaux.

Gabriel d’Harcourt, ancien dg de La Voix du Nord et de La Provence a demandé à Johanna Rolland, maire de Nantes, et Pierre Pétillault directeur général de l’Alliance de la presse d’information générale s’il leur semblait pertinent de flécher une partie des investissements publicitaires, prioritairement vers les médias locaux.
La maire de Nantes s’est montrée prudente sur la faisabilité légale d’un tel dispositif.
« Je suis pas sûr que d’un point de vue législatif la coercition de l’obligation de flécher sur des médias indépendants aujourd’hui ce choix possible d’un point de vue législatif ».
Elle évoque les risques de distorsion de concurrence qu’une telle mesure pourrait provoquer, vis-à-vis d’autres médias, autres secteurs…
Pierre Pétillaut, a rappelé, pour sa part, qu’un avant-projet de loi révélé le 21 septembre par Contexte prévoit de rediriger jusqu’à 10 % des dépenses publicitaires en ligne des grands annonceurs vers les sites d’information générale (pas spécifiquement à le presse locale).
Seraient concernés les annonceurs qui dépensent au moins un million d’euros par an en publicité en France.
Depuis deux ans, l’équipe social media de la ville de Nantes expérimente de nouveaux formats de vidéos incarnées. Elle y a gagné une audience plus vaste et de nouveaux publics plus jeunes.
Les bons plans de Shay et Kevin, met en scène deux jeunes adultes qui explorent les boutiques de la ville avec les codes de leurs génération : usage de lens, de stickers, ton et vocabulaire décalés, montage « fun » avec quelques petits tricks de narration (téléportations, changements de vêtements instantanés…)
L’équipe de communication de la ville crée de petites vidéos un peu story-tellées pour annoncer un nouveau dispositif culturel, comme la carte blanche gratuite pour les faibles revenus, des activités sportives gratuites, comme la marche nordique etc. Le ton est simple, accessible, incarné. Avec un petit scénario pour introduire l’info et l’actualité à mettre en avant. Là encore les codes d’expression de la génération visée sur Instagram.

La Nouvelle République elle, a choisi de mettre l’accent sur l’incarnation au cœur de ses formats éditoriaux (vidéos, newsletters, podcasts…). Avec quelques journalistes, le format incarné s’est imposé dans toutes les rubriques afin de créer un lien beaucoup plus fort avec les lecteurs, grâce à un ton plus décontracté, et un format plus accessible.
Historiquement, les premiers formats incarnés ont été les podcasts : en 2019 Miam! un duo journaliste/chef de cuisine qui faisaient les marchés à la recherche des produits locaux.
Selon Delphine Noyon, rédactrice en chef, « Les vidéos incarnées ont d’abord été proposées par des journalistes très à l’aise avec le format et qui souhaitaient “teaser” un événement, un procès (l’affaire Le Scouarnec pour les enjeux du procès) ou une enquête (l’affaire Mis et Thiennot dans l’Indre à la manière de faites entrer l’accusé). »
D’autres de nos journalistes avaient besoin d’être formés : le groupe a mis en place des formations depuis 2024 et a doublé le nombre de sessions proposées en 2026, tant la demande était forte à la rédaction (32 au lieu de 16 personnes). Certains n’avaient pas besoin de formation.
Aujourd’hui, plus d’un tiers de la rédaction, qui compte 170 journalistes, réalise des formats incarnés sous forme de vidéos pour les réseaux sociaux ou de newsletters.

En parallèle, La Nouvelle république a crée des newsletters thématiques incarnées avec une vidéo incarnée sur un livre coup de cœur du mois, ou d’autres thématiques : La Loire en bouteille (vins de Loire) et Nos vies de parents (parentalité).
Mais l’effort d’incarnation ne concerne pas que les journalistes. Il implique aussi les personnes interrogées, monsieur et madame tout-le-monde. En somme, les lecteurs et citoyens ordinaires qui sont valorisés et apprécient cet effet « miroir ».

Une autre conférence montrait aussi un phénomène de collaboration plus en plus fréquent entre médias et créateurs de contenus, comme sont venues en parler Léa Plaissetty de l’agence Loopin
Léna Polin connue sous le pseudo Scarabete et Edouard Reis Carona, directeur du pôle video de Ouest France.
Et une discussion informelle dans les coulisses du festival avec une responsable marketing qui est convaincue de l’intérêt pour la presse d’aller chercher ces créateurs et leurs communautés puissantes. Mais ce travail nécessite selon elle une approche sur-mesure : que peut-on leur offrir ? Des entrées plus faciles dans le milieu, une crédibilité plus grande ? Et une démarche qui a un coût, lequel peut aussi conduire à des frictions internes quand certains journalistes découvrent que ces créateurs sont beaucoup mieux rémunérés à la journée qu’eux… « Oui, mais toi, tu n’as pas 500.000 followers »…

Conclusion : la presse locale se transforme et cherche à s’adapter vite à des usages et un environnement technologique en mutation constante et accélérée. Il devient très difficile de suivre, mais on sent une volonté de résistance forte pour préserver des emplois, mais aussi et surtout une qualité d’information au service du pluralisme et de la démocratie. Le dernier débat a montré une atmosphère de pugnacité face à la montée des extrêmes, de droite comme de gauche. Et une résonance forte avec le climat qui a prévalu lors du forum Démocratie qui était surtout porté par les associations et la société civile, à la veille d’une échéance électorale très inquiétante.
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