6 septembre 2026

Temps de lecture : 6 min

Arrivée des Overviews Google et de l’AI mode, érosion du trafic, baisse des revenus pub… quelles stratégies des médias pour s’en sortir ?

L'été 2026 a été un point de bascule pour la presse française. Google a lâché ses résumés IA en France (les fameux Overviews), les investisseurs pub ont continué de fuir vers l'influence. Les difficultés se cumulent tout comme les stratégies pour s'en sortir.

1. Le trafic a chuté fortement

Depuis le 22 juillet 2026, Google déploie ses Aperçus IA et son Mode IA en France. Les premiers effets ont été évalués en France par différents acteurs.

Selon un calcul « maison » dévoilé jeudi 3 septembre par Mind, les Overviews ont déjà engendré une baisse du trafic de 19% pour les sites web français en août, depuis leur mise en place.

L’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) évalue entre 33 % et 38 % la perte de trafic attribuable aux résumés générés par intelligence artificielle. L’Alliance de la presse (APIG), précise que ces chiffres sont issus d’une note de travail interne réalisée par les services techniques de l’Arcom.

Le site Ahrefs qui a étudié près de 1000 sites avant et après l’arrivée des Overviews, s’est concentré sur la baisse du taux de clic visualisable dans la Google Search Console.

Son premier constat est que plus de 80% des sites sont concernés par la baisse du taux de clic (et donc du trafic qui s’ensuit).

Le second est que le niveau de baisse du CTR varie de quelque 3% à plus de 23%.

Le rapport Reuters Institute de janvier 2026 chiffre à 33 % la baisse du trafic Google vers 2500 sites d’actualité en un an (entre novembre 2024 et 2025), avec un recul de 38 % aux États-Unis. Toutefois, la part de ce recul attribuable aux aperçus générés par l’IA reste indéterminée.

Selon ce même rapport, les dirigeants de médias anticipent une chute de 43 % de leur trafic en provenance des moteurs de recherche d’ici trois ans.

Pour résumer : difficile d’évaluer le niveau précis de baisse de trafic, mais il est réel et appelé à s’accentuer à mesure que la proportion des requêtes qui déclenchent un résumé IA ou une une discussion IA augmente. Par ailleurs, tout le monde n’est sans doute pas logé à la même enseigne de ce point de vue, et il semble que l’actualité soit moins touchée que les sites thématiques et pratiques.


2. Le trafic lui-même se démonétise

L’inflation des contenus produits, notamment grâce à l’IA conduit à une augmentation du trafic global, mais moins engagé, moins longtemps.

Cela se traduit par un temps passé moyen par contenu qui se réduit. Le succès des formats courts sur TikTok, imité sur les autres plateformes, en est à la fois la conséquence et l’accélérateur.

Comme je l’explique dans cet article, « depuis 25 ans que je travaille sur Internet et sur les statistiques d’audience, j’observe un phénomène très net : la diminution moyenne du temps passé sur les articles, pour faire face à l’augmentation des sollicitations diverses (cf infographie ci-dessous) :

De mon expérience, on est passé de 1m30-2mn de consultation moyenne d’un article d’actu, à une minute et quelques (1mn15 en moyenne sur les six derniers mois chez Influencia, alors qu’on est sur un terrain B2B). »

Une autre décision survenue en août vient accentuer la démonétisation progressive du trafic social, purement quantitatif.

À la fin du mois d’août 2026, YouTube a décidé de comptabiliser une vue publique dès la première image d’une vidéo lue, sans exiger le moindre seuil de visionnage minimal.

Auparavant, un seuil informel d’environ 30 secondes était souvent évoqué pour les vidéos longues avant qu’une vue ne soit validée, mais cette règle a totalement disparu pour s’aligner sur les pratiques des autres plateformes comme TikTok ou Reels.

Comme le dit Julia Luczak-Rougeaux, « cette décision signe surtout la mort clinique de la « vue » comme unité de mesure de l’attention humaine, au profit d’une métrique de pure exposition.

3. La pub fond, l’influence grossit

L’observatoire du SRI pour le premier trimestre 2026 montre un recul de la valeur publicitaire perçue par les éditeurs de presse et édition de 5%, qui confirme celui de 8% de l’an dernier sur le display.


Pour rappel, une étude du ministère de la Culture du 30 janvier 2024 estimait que les plateformes capteront 65% des parts de marché publicitaires en 2030, contre 52% en 2022. Meta, Alphabet, Bytedance, Amazon concentreront à eux quatre 45% du marché, soit 8,2 milliards € (+50% vs 2022)

Ce à quoi s’ajoute la concurrence du secteur de l’influence, qui grignote des parts de marché publicitaires aux médias.

L’influence a représenté 587 millions d’euros d’investissement publicitaire en 2025, soit une croissance de 13% chaque année depuis deux ans. C’est déjà prête de deux fois et demi le total de revenus publicitaires display du secteur de l’édition (250 millions € en 2025)

Et ce n’est qu’un début, car le secteur est appelé à grandir selon plusieurs études, notamment celle de PwC parue lors de la dernière édition de la Paris Creator Week. Le cabinet conseil estime que le secteur devrait quintupler d’ici à 2032 au plan mondial (de 28 milliards en 2025 à 135 milliards € en 2032).


LES STRATÉGIES DES MÉDIAS POUR FAIRE FACE À CES DÉFIS

1. Mettre l’accent sur la qualité de l’engagement, la force de la marque plus que le trafic

Cela va dans le sens de mon crédo : faire moins mais faire mieux. Mais difficile à faire entendre quand tout le monde fait le contraire et ajoute sans cesse du charbon dans la machine pour maintenir artificiellement un trafic qui s’érode.

Le trafic deviendra à terme beaucoup moins important que la mention dans les outils IA. Laquelle dépendra de plus en plus de la notoriété, l’image, la crédibilité de votre marque. D’où une action plurielle sur tous les canaux y compris physiques : web, app, newsletter mais aussi événementiel, papier (et publicité classique comme ce bijou de The Guardian)…

Louis Dreyfus faisait récemment valoir la force des taux de conversion d’un utilisateur venant de ChatGPT vers un abonnement payant : 70 fois supérieur à celui de Facebook et 173 fois supérieur à celui de Google Discover. C’est plus facile quand on a conclu un accord de distribution avec le leader ChatGPT qui lui procure 25% de tout le trafic de la plateforme.

2. Riposter sur le plan judiciaire

L’Apig a saisi l’Autorité de la concurrence le 11 août 2026, dans la foulée des quatre injonctions conservatoires prononcées le 8 juillet contre Meta. L’enjeu : faire respecter les engagements de 2022, sous peine de nouvelles amendes après celles de 500 M€ contre Google et celles de 500 M€ et 200 M€ contre Apple et Méta prononcées par la Commission européenne

3. Vendre ses contenus sous forme de licences aux éditeurs IA

Perplexity reverse 80 % des revenus de son abonnement Comet Plus aux éditeurs partenaires et conserve 20 % ; Le Monde a signé avec Perplexity et OpenAI, l’AFP avec Mistral, News Corp a conclu en 2024 un accord avec OpenAI pour un contrat estimé à 250 M$ sur cinq ans.

Mais au-delà de la rétribution financière des médias pour o’exploitation de leurs contenus, se joue aussi leur visibilité dans les IA. L’accord du Monde avcev OpenAI lui garantit par exemple un surexposition et donc une sécurisation de son trafic.

Mais pas sûr du tout que les plateformes d’IA souhaitent multiplier ce genre de partenariat. Il semble beaucoup plus probable qu’elles souhaitent s’allier avec le leader de chaque pays, qui leur apporte les contenus fiables pour alimenter leurs outils.

4. Mettre l’accent sur l’abonnement

Abonnement numérique concentré chez les leaders : Le Monde atteint 690 000 abonnés totaux en août 2026, Le Figaro environ 315 000, Mediapart près de 260 000, un modèle rentable, avec dix créations de postes prévues en 2026.

Et d’autres veulent reproduire ces succès, comme Le Parisien qui améliore son offre pour accélérer sur l’abonnement, comme l’explique Sophie Cassam, directrice de la transformation digitale :

« Cet été, c’était Google AI Overview. Une bonne occasion pour se recentrer sur ses lecteurs et élargir son parc d’abonnés. Au Parisien, cet été c’est +32 % d’acquisition d’abonnés, avec désormais un article sur deux qui leur est réservé. Une progression qui confirme que la valeur perçue de nos contenus est au rendez-vous. »

5. Se diversifier devient une question de survie

Le groupe Le Télégramme réalise par exemple plus de 200 M€ de chiffre d’affaires annuel dont plus de la moitié hors activités médias (festivals, offres d’emploi).

Ou encore Le Figaro dont 40 à 45 % des revenus sont liés aux petites annonces, emploi, immobilier, formation, billetterie, voyages, services numériques ( Figaro Classifieds, CCM Benchmark, Ticketac et plusieurs voyagistes)…

6. Grossir pour capter plus de publicité, faire des économies d’échelle ?

L’annonce du rachat probable de Sud-Ouest par Rossel d’ici la fin de l’année a fait l’effet d’une bombe.

Ce serait une concentration forte de la presse quotidienne régionale et la fin de l’indépendance d’un vieux titre français né en 1944. L’objectif : faire des économies sur la distribution, les achats (ex. le papier), capter plus d’audience pour séduire de gros annonceurs…

Un calcul qui ne résout pas la question de l’offre, mais qui permet de faire quelques économies (car ces rachats donnent lieu à des baisses de personnel (et donc de charges…)

Mais sans forcément recourir à la concentration, l’heure est en tout cas au rassemblement, comme ces 25 médias indépendants qui se regroupent au sein d’une régie commune pour capter une part de financement publicitaire et mieux vendre leurs inventaires grâce à des « packages » de cibles.

Conclusion : les difficultés s’accentuent pour la presse française prise entre de multiples feux. Une seule certitude : les portes de sortie sont plurielles, ce qui complique beaucoup les stratégies qui doivent à la fois agir sur plusieurs axes et canaux, sans tomber dans l’éparpillement.

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