12 juillet 2026
Temps de lecture : 6 min
Plusieurs médias publics allemands proposent une information en langage simplifié, pour mettre l’actualité à la portée des personnes qui ont des difficultés avec la langue (illettrées ou analphabètes).
En Allemagne, 6,2 millions de personnes (12,1 % de la population) sont considérées comme analphabètes ou illettrées, c’est à dire qu’elles ne connaissent ou ne maîtrisent pas bien l’écriture et la lecture. C’est ce que nous explique cet article de l’excellente Revue de l’INA.
En France, la situation est un peu moins mauvaise, puisque le chiffre s’élève à 3 millions de personnes, soit 8% de la population et 2,5 millions d’illettrés (7%) et 500.000 analphabètes (1%).
Pourtant, il serait malvenu de se gargariser de ce bon résultat. D’abord, parce qu’il met de côté une partie de nos concitoyens – de tous âges – de la vie de la cité, des obligations administratives ou des activités culturelles.
Ensuite, parce que ce chiffre sous-estime toute une gamme de personnes qui – sans être vraiment illettrés – sont incapables de lire et comprendre un texte long.
C’est ce que révélait l’analyse détaillée des dernières études PISA (étude européenne des élèves de 15 ans) et PIAAC (le PISA des adultes) ». 50 à 60% de la population ne possède pas de capacité de déduction, d’interprétation ou d’abstraction.

En somme, nos textes journalistiques longs et complexes nous coupent d’emblée de la moitié au moins des Français.
Ceci explique peut-être ou renforce le succès de la vidéo (oeuf ou poule ?), qui s’impose comme le format le plus populaire sur les réseaux sociaux, toutes catégories d’âge confondues (mais encore plus chez les 16-25 ans).
Selon le dernier rapport du Reuters Institute, 77 % des personnes interrogées à échelle mondiale déclarent désormais consommer des vidéos d’actualité en ligne. Et en majorité sur les réseaux sociaux dont l’usage vidéo s’accroît d’année en année.

L’écrit ne disparaît pas, en particulier en B2B, pour des publics instruits et des sujets complexes qui nécessitent une attention et une mémorisation forte.
Une enquête de la FNPS (fédération de la presse spécialisée) montrait la consommation multisupport de leurs titres progressait. Mais que 66% continuent de consulter le papier, dont 59% autant qu’avant.

L’étude JAMIA Open (Kauchak & Leroy, 2019) comparant texte et audio pour la mémorisation d’informations médicales trouve un écart fort sur des contenus complexes : 61 % de bonnes réponses en lecture contre 51 % à l’écoute pour des extraits de littérature médicale, quand la mémorisation est sollicitée avant le test (étude 2). Pour la compréhension (QCM posé juste après lecture/écoute, sans rappel libre) il n’y a quasiment aucun écart -55 % en lecture contre 53 % à l’écoute (étude 1).

La méta-analyse de Clinton-Lisell (2022, Review of Educational Research, 46 études, 4 687 participants) trouve un écart global quasi nul entre lecture et audio. Mais dès qu’on teste l’inférence plutôt que le rappel littéral, la lecture prend l’avantage.
Le rappel littéral : la réponse est écrite noir sur blanc dans le texte, il suffit de la retrouver. Exemple : « Quelle heure était-il quand le personnage est parti ? ». Si le texte dit « il partit à 8h », pas besoin de réfléchir, juste de se souvenir.
L’inférence : la réponse n’est pas donnée directement, il faut la déduire en connectant plusieurs informations. Exemple : le texte dit « il a pris son parapluie » et « il est rentré trempé », la question « pleuvait-il fort ? » oblige à relier les deux indices soi-même, le texte ne le dit jamais explicitement.
Dès qu’il faut déduire, relier, interpréter – donc faire un vrai travail mental actif – la lecture prend l’avantage. La raison : le contrôle du rythme que permet la lecture. On peut ralentir, revenir en arrière, relire une phrase pour recomposer le raisonnement, alors qu’à l’écoute le flux continue et on ne peut pas « revenir en arrière » aussi facilement (sauf à rembobiner).
Enfin, Naomi Baron (Université américaine, autrice de How We Read Now) a synthétisé une décennie de recherches dans une tribune. Son constat : les étudiants jugent la lecture, en particulier sur papier, plus efficace pour la concentration, l’apprentissage et la mémorisation que la lecture numérique. Elle explique :
« Des psychologues ont démontré que lorsque les adultes lisent des articles de presse ou des transcriptions de fictions , ils retiennent davantage d’informations que s’ils écoutent des textes identiques.
Des chercheurs ont obtenu des résultats similaires chez des étudiants universitaires comparant la lecture d’un article à l’écoute d’un podcast correspondant. Une étude connexe confirme que les étudiants ont tendance à laisser leur esprit vagabonder davantage lorsqu’ils écoutent un document audio que lorsqu’ils lisent.«
Depuis 25 ans que je travaille sur Internet et sur les statistiques d’audience, j’observe un phénomène très net : la diminution moyenne du temps passé sur les articles, et ce, quel que soit le sujet.
De mon expérience, on est passé de 1m30-2mn de consultation moyenne d’un article d’actu, à une minute et quelques (1mn15 en moyenne sur les six derniers mois chez Influencia, alors qu’on est sur un terrain B2B). Et encore j’ai augmenté ce chiffre de 15% 🙂
L’avalanche de contenus et sollicitations auxquels est soumis le public explique cet arbitrage : on consulte plus d’articles, mais moins longtemps, sauf à tomber sur un sujet de passion ou important (santé, sécurité, argent).
Pour le déluge de contenus auquel nous sommes soumis, cette infographie bien connue des internautes qui est actualisée chaque année :

Les réseaux sociaux ont accéléré cette tendance en proposant un flux infini et des formats très courts, pour une consommation rapide en mode « ‘rabbit hole » (ce trou de lapin dans lequel Alice tombe et dont elle revient difficilement).
Pourtant il y a quelques astuces pour faciliter la lisibilité de ce que l’on écrit et il est temps que les journalistes et producteurs de contenus les applique !
1. Ecrire ce qui se passe avant le contexte. Les journaleux adorent intercaler des compléments circonstanciels avant d’introduire l’action. Exemple :
Partenaire Officiel du Tour de France et du Tour de France Femmes avec Zwift, P&G a décidé de déployer un dispositif national ambitieux impliquant pas moins de sept de ses marques.
👉 P&G a décidé de déployer un dispositif national ambitieux pour le Tour de France, dont il est partenaire.
2. Faire des phrases plutôt courtes, être plus direct
👉 P&G déploie un dispositif national ambitieux pour le Tour de France, dont il est partenaire.
3. Donner les infos progressivement
Le titre doit donner beaucoup plus d’infos et de « biscuit » car 99% des lecteurs ne verront que lui. ça fait des titres longs et accrocheurs ou figure le bénéfice ou l’info étonnante. Exemple :
IA et agences : peut-on vraiment en finir avec la facturation au temps passé ?
👉 IA et agences : peut-on vraiment en finir avec la facturation au temps passé ? Quatre patrons révèlent leur méthode concrète
Mais ensuite, le chapô doit être court et donner juste une info de plus pour donner envie d’aller plus loin (logique du « stop ou encore »). Les précisions sur le sujet ou le contexte, on le sort du chapô pour les mettre en attaque. ne gardez que le plus accrocheur : ce qu’on apprendre, le bénéfice-lecteur.
Chaque paragraphe doit apporter une info et un bénéfice de plus. Si vous vous répétez, le lecteur décroche. J’appelle ça la progressivité verticale de l’info. La progressivité horizontale, c’est le sujet, verbe, complément vu au point 1.)
3. Etre pédagogue
Procter & Gamble, écrit en toutes lettres la première fois (attention aux acronymes que vous seuls comprenez, surtout en lecture rapide).
👉 Le groupe géant américain propriétaire de dizaines de marques d’hygiène et beauté (Bonux, Gillette, Always…). Si vous le savez, vous je serez pas fâché qu’on vous le rappelle. si vous ne le saviez pas, P&G va vous parler d’un seul coup.
4. Etre simple et éviter l’entre-soi « hype »

Je me suis moqué un jour des expressions sportives stéréotypées qui cultivent cette connivence un peu poussive entre amateurs de football (du « ballon rond » pardon). Exemple : cette façon de citer une équipe par le nom de son stade, comme « La Beaujoire » pour désigner le club de Nantes, ou « Le chaudron », Saint-Etienne.
Le milieu publicitaire lui, adore utiliser un maximum d’anglicismes qui font très classe en agence, mais sont compris par à peu près personne, hors de ce milieu. (« pain point », « street cred », « aborter » – non pas avorter : annuler du verbe anglais: abort). Dans une réunion d’agence un jour, j’ai traduit à voix basse en français chaque mot anglais prononcé par la directrice commerciale. Mon voisin a pouffé, j’ai failli me faire gauler. C’était un vrai sketch.
Oui, en B2B on parle à un certain milieu. Oui, utiliser ce jargon peut ajouter une touche de connivence. Mais vous perdrez (et agacerez) tous les autres. Il y a un équilibre à trouver entre parler à son public et exclure les autres. Et j’ai vu combien l’entre-soi suscitait plus de rejet que d’adhésion, sauf entre collègues de bureau ou au PMU du coin.
Conclusion : l’écrit a du plomb dans l’aile, même s’il reste indispensable pour expliquer des choses complexes. Mais, il faut faire un effort pour être clair, accessible et hiérarchisé. En mettant en valeur le bénéfice du public le plus vite possible, en écrivant simplement, en étant structuré et concis. L’IA peut nous aider, s’il est bien paramétré en ce sens. Mais il faut déjà en connaître les principes et ne pas se laisser entraîner par les propres stéréotypes tout aussi pénibles de la machine.
Comme cette fin de paragraphe où je singe ChatGPT: Ecrire simplement n’est plus une option — c’est un impératif d’efficacité. La société accélère. Il y a urgence à ralentir. Pour se poser. Et peser davantage contre l’infobésité.
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