20 septembre 2026

Temps de lecture : 3 min

QI en crise ? Ou ce qui arrive quand ChatGPT devient notre nouvelle unité de mesure de l’intelligence

Depuis quelques jours, je m’inquiète pour les gens qui ont moins de 130 de QI. Et vraiment, je m’inquiète…

Certes, il est assez difficile de savoir qui a quoi. Est-ce que vous vous promenez en pensant : Elle, 135, sauf en matière d’hommes ? Lui, 120 avant qu’il commence à expliquer la blockchain ? Celui-là, difficile à dire, il communique peu ? [Sur ce dernier point, si vous voulez mon avis, ça plaide plutôt en sa faveur, particulièrement depuis que les LLM ont permis à chacun de produire suffisamment de texte pour lever les derniers doutes.]

Mais est-ce que vous faites vraiment ce genre de calculs ? Bien sûr que non. Encore que cela dépend peut-être des gens que vous fréquentez. Dans les cercles neurodivergents, représentés jusque dans les hautes sphères de la Silicon Valley, le QI est de mise, avec une désinvolture qui passerait ailleurs pour de l’arrogance, si le filtre social n’y était pas notoirement une variable assez indépendante de la modestie. HPI homogène. HPI hétérogène. TDAH compensé. Une mémoire de travail dans le 99e percentile et trois cartes bancaires perdues depuis janvier…

Tout cela restait relativement bon enfant, jusqu’à ce que Laurent Alexandre nous indique, via un tweet, où placer (désormais) la barre :

« Avec les performances extraordinaires de ChatGPT 6, il est très difficile de trouver une utilité aux salariés qui ont moins de 130 de Quotient Intellectuel. »

Ah. Comment dire… j’en étais encore à chercher la formulation adéquate,lorsque je suis tombée sur un commentaire de Marc Cavazza, qui lui reprochait de n’avoir progressé ni dans son évaluation des LLM, ni dans sa « lecture de Warne ».

Shane Warne… ? La légende du cricket australien ? Vraiment ? Bon. À bien y réfléchir, pourquoi pas… Un immense leg-spinner (ndlr : un lanceur qui imprime de l’effet à la balle grâce à un mouvement du poignet), suffisamment spectaculaire pour avoir largement débordé les frontières d’un sport qui, en France, reste tout de même un assez bon indicateur d’une vie passée ailleurs.

Ce qui le rendait exceptionnel, c’est que Warne lisait. Le joueur en face, d’abord. Ce qu’il croyait avoir compris, ce qu’il attendait du lancer suivant, ce qu’il venait de faire et, surtout, ce qu’il risquait de faire après. Il pouvait passer plusieurs balles à installer une attente pour mieux la déjouer ensuite.

Transposé à l’entreprise, ça donne quoi ?

Peut-être quelque chose d’un peu plus intéressant que le désormais traditionnel « discernement humain ». Car Warne ne se contentait pas de repérer la nuance que d’autres auraient manquée. Il savait que la situation qu’il avait devant lui n’était jamais tout à fait donnée puisqu’il avait contribué à la fabriquer.

C’est peut-être aussi ce qui rend la comparaison avec ChatGPT un peu étrange. On ne compare pas le QI d’un pilote à celui de son avion. On regarde ce qu’il sait faire avec, non ?

Et puis reste la question de l’utilité qu’évoque Laurent Alexandre. Utile à quoi, exactement ? Et surtout, utile comment ? Car enfin, depuis quand l’utilité de quelqu’un se confond-elle avec son intelligence ? Il y a des gens remarquablement intelligents dont la présence dans une équipe constitue une expérience assez éprouvante. Et d’autres, peut-être moins impressionnants sur un test, qui savent rassurer quelqu’un au bon moment, faire parler celui qui ne parlait plus, sentir qu’il vaut mieux attendre demain.

De la difficulté d’évaluer « l’utilité » des gens

Celui qui a eu l’idée n’est d’ailleurs pas toujours celui qui l’a rendue possible. Et celui qui résout le problème le plus vite n’est pas nécessairement celui qui aura le plus contribué. Il arrive même que la contribution décisive consiste à éviter qu’un problème de plus apparaisse. Ce qui, selon les jours, est déjà assez appréciable.

On pourrait évidemment baptiser tout cela « intelligence relationnelle », lui trouver quelques dimensions, des « grilles », évidemment. Puis construire une échelle et recommencer à compter, à objectiver. Toujours plus. Nous sommes très forts pour ça…

Nous savons surtout mesurer ce qui consent à se laisser expliciter, c’est-à-dire, ironie assez parfaite, ce que les machines sont désormais les mieux placées pour nous disputer. Nous sommes beaucoup moins habiles à saisir ces forces discrètes qui circulent à bas bruit entre les gens et qui, sans jamais pouvoir tout à fait revendiquer le résultat, en changent pourtant l’issue.

D’autant qu’il existe tout un pan de contributions qui ont cette propriété assez ingrate de ne pouvoir s’apprécier qu’au contrefactuel, c’est-à-dire par comparaison avec ce qui se serait passé sans elles. Autrement dit, à l’aune de quelque chose qui n’a précisément pas eu lieu.

Ce qui laisse, vous en conviendrez, entière la question de ce qui compte sans très bien se compter. Et complique légèrement le calcul de ceux dont on pourrait se passer. Ne croyez-vous pas ?

MD

Ps : Il est fort probable que Marc Cavazza ne fasse pas allusion à Shane Warne, mais à Russell T. Warne, chercheur en psychologie et spécialiste de l’intelligence humaine, auteur de In the Know: Debunking 35 Myths About Human Intelligence, dont je vous recommande la lecture … 😇😇

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