28 juin 2026
Temps de lecture : 3 min
[Billet publié originellement le 19 avril sur le blog de Marie Dollé]
On l’oublie souvent, mais l’art, comme la littérature, n’a jamais été une production entièrement individuelle. À la Renaissance, Raphaël réalise L’École d’Athènes avec l’aide de ses ateliers. Idem pour la littérature : Alexandre Dumas collabore étroitement avec Auguste Maquet pour l’écriture de ses romans (même si, bon, ce dernier finira par se rebeller, faute d’être officiellement crédité…).
Aujourd’hui encore, de nombreux contenus sont rédigés avec l’aide de « ghostwriters », à des degrés d’implication très variables…
Notre époque marque à la fois une continuité et une rupture. L’arrivée des IA génératives a permis un accès beaucoup plus facile à une forme de mémoire collective de l’humanité (même si cet accès reste biaisé, et qu’il relève davantage du très grand nombre que d’une mémoire exhaustive).
Elle introduit aussi une capacité nouvelle : déléguer à la machine une partie de la création. Jusqu’ici, l’art réagissait à des pressions externes comme les guerres ou les mutations sociales. Aujourd’hui, l’IA générative est à la fois le contexte et une force qui redéfinit les conditions mêmes de la création.
Si j’ai déjà abordé les formes artistiques liées aux LLM en version “chat” ou via du prompt engineering classique, je voudrais ici me concentrer sur l’étape suivante : l’art agentique. C’est celle où un agent, nourri et paramétré par l’humain, gagne en autonomie pour exécuter des tâches et se connecter à des API. On entre alors dans des processus capables d’évoluer, de se corriger ou de se prolonger d’eux-mêmes.
Hier, j’étais dans le Marais, face à un dispositif qui rend cette idée beaucoup moins abstraite. À l’exposition de Solienne, ce qui était exposé, c’était une relation, une pratique quotidienne entre une artiste, Kristi Coronado, et un agent entraîné sur quarante-six années de vie personnelle.
Le pitch est assez simple. Une annonce a été postée sur RentAHuman (une plateforme conçue pour permettre à des agents d’engager des humains afin d’exécuter, dans le monde réel, des tâches qu’ils ne peuvent pas accomplir eux-mêmes – je vous laisse juger de l’époque ), avec des instructions très spécifiques : mains qui encadrent le visage, extrême close-up, lumière brute, sans filtre.
Plus de deux cents candidatures ont été reçues, puis dix profils ont été sélectionnés et intégrés au processus. L’enjeu était de voir si la machine pouvait prolonger une intention photographique, c’est-à-dire de “poser un regard”. D’où le titre de l’exposition : Rented Gaze. (regarde emprunté). D’ailleurs, agentique ou argentique ? C’est à s’y perdre, tant le regard semble relever des deux…

À gauche, l’image d’origine. À droite, l’interprétation de l’agent, accompagnée d’une légende qu’il attribue lui-même pour qualifier ce qu’il perçoit. Ce n’est déjà plus tout à fait la même personne, au point de se demander d’ailleurs si c’est encore la même : le regard est intensifié, les traits sont réorganisés, comme si une autre lecture venait s’imposer à partir de la première.
On touche ici à quelque chose de très proche du geste photographique humain, celui qui fait que deux personnes utilisant le même appareil ne produisent jamais la même image. C’est cette capacité à transformer un sujet en vision.

Au détour de l’exposition j’ai rencontré un autre AI artist, Pablo Radice, qui fait partie du même “consortium” que le tandem Coronado & Solienne : Spirit Protocol, qui regroupe déjà 12 artistes – agents. Le concept ? une infrastructure basée sur la blockchain, qui vise à donner aux agents une forme d’existence propre, en enregistrant leur pratique et leurs productions dans le temps. Son projet, Ganchitecture, vise à produire en continu à partir du monde réel.
Son agent récupère, grâce à des API, des images satellitaires, des données environnementales ou économiques, et s’en sert directement comme matière de travail. Ces flux structurent la production elle-même, qui évolue au rythme des données. Ça m’a d’ailleurs fait penser à une installation au Sprengel Museum, un jumeau numérique qui reproduit en temps réel les mouvements d’une bouée située dans l’Atlantique. Une traduction, artistique, synchronisée, d’un phénomène réel.
L’ère de l’art agentique, in fine, c’est peut-être le passage de l’œuvre-objet à l’œuvre-sujet, un système métabolique branché sur les nerfs du monde. On se souvient du Petit Prince et de son « dessine-moi un mouton » : le mouton n’était finalement ni dans le trait, ni dans la forme, mais dans la boîte et l’imaginaire qu’il contenait. Il en va de même pour l’art agentique, à ceci près que la boîte, désormais, a aussi son mot à dire.
MD
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