18 octobre 2026

Temps de lecture : 3 min

La contemplation, plus que jamais indispensable à l’ère de l’IA ?

Qui n’a jamais vu surgir une idée au moment précis où il avait cessé de la chercher, comme si la pensée avait parfois besoin qu’on lui fiche la paix ? Au lieu d'avoir toujours plus de réponses, si nous avions besoin d'une attention différente au monde ?

La semaine dernière, alors que je me promenais en forêt, j’ai pris conscience d’un détail qui m’avait jusque-là échappé. Au début de l’automne, les arbres ont encore leurs feuilles, tandis que beaucoup jonchent déjà le sol, et il suffit d’un peu de vent et de quelques pas pour entendre les unes bruisser dans les branches et les autres craquer sous nos pieds. Combien de temps faut-il pour comprendre que tout se tient ?

Quelques années plus tôt, lors d’une randonnée, j’étais tombée sur une exposition installée autour d’un lac, celle d’une photographe qui avait passé 700 heures à le contempler. Je me souviens m’être demandée ce qu’on pouvait bien trouver à regarder pendant 700 heures dans un lac, parce qu’au bout d’un moment, même en étant très sensible à la beauté de la nature et tout ça, on peut raisonnablement penser en avoir fait le tour.

La peintre Nancy Cadogan, autre passionnée de lacs, le formulait ainsi : « Le fait que le paysage change si peu permet d’être dans le temps, plutôt que d’appartenir à son époque. »

La pensée a parfois besoin qu’on lui fiche la paix

Et si c’était aussi une façon de mieux la marquer ? Cette année, lorsque l’Académie suédoise a appelé Anne Carson pour lui annoncer son prix Nobel de littérature, elle se trouvait en Islande. Interrogée plus tard sur ce qu’elle faisait au moment de l’appel, elle a répondu :

« Ici, on ne peut s’empêcher d’écouter le vent. Nous vivons au gré du vent. » L’année précédente, le comité Nobel avait eu quelques difficultés à joindre Fred Ramsdell, lauréat du prix de médecine, tout simplement parce qu’il était parti randonner dans la région de Yellowstone, sans réseau.

On imagine que ceux qui atteignent les sommets du savoir ont quelque chose de plus que les autres. Or ces anecdotes suggèrent peut-être que leur singularité tient aussi à leur capacité à savoir quand ils n’ont besoin de rien de plus.

Après tout, qui n’a jamais vu surgir une idée au moment précis où il avait cessé de la chercher, comme si la pensée avait parfois besoin qu’on lui fiche la paix ?

De nouveaux outils pour cultiver notre attention

Il est d’ailleurs assez curieux que nous ayons conçu des machines capables de nous fournir toujours plus de réponses, alors que certaines formes de compréhension semblent justement naître de notre capacité à nous en passer.

Cette contradiction commence pourtant à intéresser ceux qui conçoivent les technologies elles-mêmes. Un courant baptisé contemplative computingexplore la possibilité de créer des outils numériques qui, au lieu de solliciter constamment notre attention, nous aideraient à la cultiver.

L’idée commence même à prendre des formes assez inattendues. Sur GitHub, où les développeurs partagent leurs programmes, on trouve ainsi Lotus Wisdom, un MCP pour agents IA, inspiré du Sūtra du Lotus, un texte majeur du bouddhisme. Lorsqu’on lui soumet une question, il propose, plutôt que d’y répondre immédiatement, un cheminement qui invite à l’examiner sous différents angles, à revenir sur ses premières interprétations et à explorer les contradictions qu’elle soulève. Il peut même introduire des pauses dites méditatives, de quelques secondes, avant de poursuivre le raisonnement (un chemin bien compliqué pour revenir à l’essentiel ?!)

« Être dans le vent, c’est avoir le destin des feuilles mortes »

Dans un autre registre, Heather Kempton, chercheuse à l’université Massey, explore la notion de « kōan numérique », inspirée de ces énigmes paradoxales utilisées dans le bouddhisme zen pour bousculer nos habitudes de pensée. Elle raconte notamment avoir demandé à Copilot de générer un kōan et d’engager un dialogue autour de celui-ci.

À la question « Où se trouve le chemin qui mène au-delà de la pensée ? », l’IA imagine cette réponse : « Écoute le bruit de tes propres pas. » De vous à moi, je ne sais pas si le chemin de l’éveil passe désormais par Microsoft, mais je trouve assez réjouissant qu’une IA nous invite à regarder où nous mettons les pieds.

« Être dans le vent, c’est avoir le destin des feuilles mortes », dit-on pour se moquer des esprits trop soucieux de suivre leur époque. Il serait assez ironique que les technologies les plus avancées de notre temps nous permettent de ne plus être à la page et de laisser au vent le soin de tourner les feuilles.

MD

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