11 octobre 2026

Temps de lecture : 3 min

Choisir ses batailles : ou ce qui se passe quand on peut soudain toutes les choisir ?

Mon fils ne lâche jamais rien. Quand il veut quelque chose, il revient systématiquement à la charge. Le non semble être pour lui moins une réponse qu’une information provisoire sur l’état de la négociation.

Ce qui n’est pas de tout repos, mais présente quelques avantages puisqu’il m’a toujours fait de très beaux cadeaux. Il faut dire qu’il a compris assez tôt que les gens passent leur temps à révéler ce qu’ils veulent à qui prend la peine de les écouter. Une phrase lâchée en passant ; un objet regardé un peu trop longtemps. Un « ça, j’adore » aussitôt oublié. Lui observe. Et surtout, lui se souvient.

Quant au fait de ne pas avoir lui-même les moyens de ses ambitions, cela ne semble jamais l’avoir beaucoup préoccupé. Il a compris tout aussi tôt qu’il n’était pas indispensable d’avoir de l’argent puisqu’il suffisait de connaître des gens qui en avaient. La famille, en la matière, est un excellent point de départ. D’abord parce qu’il est difficile de refuser à un enfant qui vient vous voir avec les yeux qui brillent pour vous expliquer qu’il aimerait offrir quelque chose à sa maman.

Mais aussi parce qu’une forme de réciprocité s’est installée. Lorsqu’il me demande de financer un cadeau pour l’un d’eux, évidemment que je dis oui. D’abord parce que je sais parfaitement que l’alternative consiste à l’avoir sur le dos jusqu’à ce que je capitule. Ensuite parce que ce n’est même plus vraiment une dépense. C’est une bonne action doublée d’un investissement à rendement différé.

Il a donc réussi, sans capital propre, à mettre sur pied une sorte de système familial de financement croisé du cadeau. Et tout ça, car il ne lâche rien.

Moi, je suis assez différente. Déjà, dans un monde idéal, j’aimerais ne pas avoir à demander ce que je veux, et certainement pas à le quémander. (Pas tellement parce que j’attends des autres qu’ils soient devins, mais parce que j’aimerais qu’ils aient suffisamment prêté attention pour le savoir.) Et puis demander a un coût.

Mentalement, il faut garder le sujet quelque part dans sa tête. Socialement, il faut accepter d’insister, et parfois même d’en arriver au troisième mail, celui du « sauf erreur de ma part », cette formule merveilleuse qui permet de rester parfaitement polie tout en signifiant exactement l’inverse. Et puis il y a l’ego. Il faut être disposée à recevoir deux fois le même non alors qu’un seul suffit souvent très bien, n’est-ce pas ? Voilà pourquoi on apprend à « choisir ses batailles »…

Et si, soudain, ce prix devenait presque nul grâce aux agents IA ?

Imaginez cette assurance habitation un peu trop chère que vous n’avez jamais pris le temps de changer, ce prélèvement indu de 3,25 euros qui vous agace plus qu’il ne vous appauvrit, ou cet abonnement que vous pourriez résilier, mais pas au point de passer vingt minutes à écouter une version MIDI de Für Elise.

Vous aimeriez que tout cela soit réglé. Simplement, rien ne remonte assez haut dans vos priorités pour que vous vous en occupiez. Jusqu’ici, cela suffisait pour que rien ne se passe. Avec un agent pour s’en charger, beaucoup moins.

On pourrait penser qu’en faisant davantage à notre place, l’IA nous rendra plus passifs. Et pourtant, elle pourrait paradoxalement accroître ce que les Anglo-Saxons appellent notre agency, cette capacité à avoir prise sur le monde et à faire produire des effets à nos intentions.

Ce qui pourrait d’ailleurs poser quelques problèmes à une économie qui s’est assez bien accommodée de nos renoncements. Il existe même un terme pour la part des cartes et chèques cadeaux achetés mais jamais utilisés : le breakage. Autrement dit, une inertie humaine suffisamment régulière pour être intégrée au modèle économique. Et combien d’autres systèmes fonctionnent aujourd’hui grâce à cette même inertie ?

Que devient un monde dans lequel plus personne n’est obligé de lâcher le morceau ?

Si les agents rendent la persistance presque gratuite, quelque chose que l’on pouvait jusqu’ici tenir pour acquis pourrait donc cesser de l’être : à un moment, l’être humain finit par abandonner. Ce qui pose alors une question autrement plus étrange … que devient un monde dans lequel plus personne n’est obligé de lâcher le morceau ? Bien sûr, nos agents finiront par négocier avec d’autres agents. Mais cela ne nous ramènera pas nécessairement au point de départ car nous auront fait plus qu’automatiser la négociation. Nous en aurons changé l’accès.

J’ai lu quelque part que l’on reconnaissait les gens importants au nombre de problèmes qu’ils pouvaient résoudre d’un simple coup de fil. Avec les agents, nous pourrions tous avoir quelqu’un à appeler. Ils ne vont donc pas seulement supprimer certains métiers ou en transformer d’autres. Ils vont redistribuer quelque chose de beaucoup plus fondamental : l’accès au pouvoir.

MD

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