8 novembre 2026

Temps de lecture : 3 min

Animer les forces vives, ou l’art de faire circuler le souffle

A l'heure de l'IA, les gains de productivité viendront aussi de notre capacité à motiver les autres, pour qu'ils tirent le meilleur des outils dont ils disposent. Pour transmettre ce souffle de l'engagement...

Il y a quelques années, un ami m’avait partagé le deck de levée de fonds de Rise, une app dédiée au suivi du sommeil, et j’avais été assez scotchée par leur façon de présenter le marché. Celui du sommeil ? Pas exactement. Rise avait pris le parti de voir beaucoup plus large, avec l’idée que notre énergie était devenue une ressource dont nous cherchions de plus en plus à prendre soin.

Toute une économie s’était ainsi développée autour d’elle, des bracelets Fitbit pour la mesurer aux apps de méditation comme Petit Bambou ou Calm pour mieux la canaliser, en passant par l’alimentation et le sport pour l’entretenir. Mais il manquait à cet inventaire une pièce essentielle : la capacité à la générer. Et c’est précisément là que Rise entendait jouer sa carte…

Depuis, cette manière d’envisager l’énergie m’est restée en tête, avec l’intuition qu’au-delà de celle que nous cherchons à cultiver pour nous-mêmes, c’est la façon dont elle circule entre nous qui pourrait faire la différence. Car nous avons tendance à imaginer notre énergie comme une jauge de jeu vidéo, qui descend avec l’effort et remonte avec le repos. Une représentation qui a le mérite de la simplicité … et des limites qui vont avec.

L’énergie n’est pas qu’une seule jauge mécanique

D’ailleurs, certains jeux ont même commencé à s’affranchir de cette représentation. Dans Sky: Children of the Light, par exemple, la simple proximité d’un autre joueur suffit à retrouver de l’énergie. Une tape dans la main ou un câlin font aussi l’affaire. Certains laissent même des sources de lumière sur leur passage pour aider de parfaits inconnus à poursuivre leur chemin… 

Et figurez-vous que cela n’arrive pas que dans les jeux vidéos. Quand j’étais très jeune (je le suis toujours, mais un peu moins), je dînais avec une amie lorsque, au moment de demander l’addition, le serveur nous a appris qu’un monsieur âgé, qui avait dîné seul à quelques tables de nous, avait discrètement réglé notre repas avant de partir.

Je me souviens surtout de notre surprise, et de cette drôle d’émotion face à la générosité d’un parfait inconnu. Je ne sais pas si ce monsieur imaginait que son geste me resterait en tête aussi longtemps. Il nous avait offert un dîner et, sans le savoir (ou peut-être que si ?), avait fait naître en moi l’envie d’en offrir un à mon tour, un jour.

Il y a quelque chose dans cette capacité à susciter l’élan chez les autres que nous sous-estimons peut-être, au moment même où l’IA nous pousse à célébrer tout ce qu’un individu peut accomplir seul. Voire sans personne, d’ailleurs. Merci Claude ! Les gains de productivité, parfois plus spectaculaires dans les promesses que dans les faits, fascinent, la figure du solopreneur est érigée en nouvel idéal, jusqu’au fantasme de la one-person unicorn, cette entreprise à un milliard de dollars qu’une seule personne pourrait bâtir grâce à l’IA, comme l’imaginé Sam Altman.

Quand l’IA sera partout, où seront les goulets d’étranglement ?

Mais poussons un peu ce raisonnement. Si une seule personne équipée d’IA peut créer autant de valeur, que pourrait accomplir une entreprise de 20 000 personnes qui disposent des mêmes outils ? Après tout, si l’on connaît bien les économies d’échelle, on aurait peut-être tort de sous-estimer les énergies d’échelle. Et faut-il seulement que ces 20 000 personnes maîtrisent l’IA pour que le résultat soit spectaculaire ?

Je m’explique. Prenons justement quelqu’un d’aguerri à l’IA, capable de produire plus, plus vite et, ce qui ne va pas toujours de soi, des choses de qualité. Il risque pourtant de se heurter assez vite à quelques détails que l’IA n’a pas encore fait disparaître : les agendas déjà bien remplis, les arbitrages à obtenir, les décisions qui tardent à être prises, les susceptibilités à ménager… autant de réalités qui ont la fâcheuse tendance à continuer de fonctionner à vitesse humaine, même lorsque les projets arrivent à vitesse artificielle.

Ce qui fera la différence, alors, ce sera la qualité du regard… et de l’investissement

Celui qu’on porte sur son propre travail, mais aussi sur les personnes qui nous entourent. La capacité à reconnaître, chez un collègue peut-être moins aguerri à l’IA, voire pas du tout, une envie, une connaissance du terrain ou tout simplement une disponibilité qu’on n’a pas soi-même pour faire avancer ce projet.

Ces dernières années, on a beaucoup parlé de la force de l’intention et de l’engagement, mais bien moins d’un autre mot, qui me semble pourtant essentiel : l’investissement. Car si l’intention donne une direction et l’engagement nous met en mouvement, l’investissement dit quelque chose de ce que nous sommes prêts à donner de nous-mêmes.

Et si nous ne pouvons pas porter toutes nos idées, nous pouvons peut-être faire naître chez d’autres l’envie de les emmener plus loin que nous. C’est aussi cela, l’art d’animer : donner de son propre souffle pour éveiller celui des autres.

MD

👉 Voir tous les billets de Marie Dollé sur sa newsletter substack « In bed with Tech »

 👉 Pour acheter son livre

Allez plus loin avec Minted

LES NEWSLETTERS MINTED

LES FUTURE OF

LES ÉMISSIONS