13 septembre 2026
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Le japonais wabi-sabi, par exemple, se traduit souvent par « la beauté de l’imperfection ». Ce n’est pas faux, à vrai dire, juste quelque peu incomplet. Façonnée notamment par le bouddhisme zen, cette esthétique célèbre aussi ce que le temps transforme et laisse derrière lui. Dans la cérémonie du thé, une tasse irrégulière et patinée par l’usage n’en sera que plus appréciée. Voyez ? Il faut déjà une phrase entière, pleine de nuances, pour approcher ce que ces deux notions réunies contiennent.
Tentez donc de faire comprendre la couleur à qui n’a jamais vu la lumière, de partager votre regard avec celui qui contemple la même scène depuis l’autre rive, ou de raconter l’amour passionnel à qui ne l’a peut-être jamais éprouvé.
Ce dernier cas est peut-être le plus troublant, parce qu’il ne part pas de rien. Il a aimé, parfois beaucoup, et le mot « amour » avait jusque-là pour lui un sens parfaitement intelligible. Jusqu’au jour où une expérience vient en déplacer les contours et, presque rétrospectivement, modifier la lecture de ce qui l’a précédée. Peut-il seulement revenir à la mesure d’avant, maintenant qu’il en connaît une autre ? Preuve, s’il en fallait, qu’entre connaître le sens d’un mot et savoir ce qu’il recouvre, il reste parfois tout un monde …
Et le monde justement peut prendre des formes autrement plus étrangères que celles qui nous séparent entre humains, nous qui partageons malgré tout une certaine communauté de corps et de perceptions.
À plusieurs centaines de mètres sous la surface, là où la lumière ne pénètre presque plus, le cachalot interagit dans un univers où le son occupe une place que nous avons bien du mal à nous représenter. Le dauphin perçoit par écholocation ce que nos yeux ne verront jamais ; certains oiseaux distinguent des longueurs d’onde qui nous sont invisibles. Alors quand ils cliquent, sifflent, chantent, grondent, stridulent, tambourinent ou font vibrer leur environnement, que cherchons-nous exactement à traduire ?
Ce que nous entendons n’est peut-être que la partie accessible d’une expérience du réel dont les repères nous échappent. C’est là que l’IA entre en scène. Les modèles d’apprentissage automatique, et notamment certains modèles génératifs inspirés des LLM, peuvent repérer des régularités dans d’immenses quantités de données que l’analyse humaine seule aurait du mal à faire émerger.
Je vous ai déjà parlé de DolphinGemma, ce modèle développé par Google pour tenter de décrypter la communication des dauphins. Ceux qui ont lu mon livre savent également que j’y ai consacré tout un chapitre à cette idée d’un futur « plus qu’humain » et d’une écologie des intelligences. De quoi sortir de notre sempiternel anthropocentrisme ? Cette intuition, en tout cas, prend sérieusement corps !
Baidu a déposé une demande de brevet. Le système imaginé associerait les vocalisations à des données comportementales et physiologiques pour tenter de saisir l’état émotionnel dans lequel elles sont produites, avant d’en proposer une interprétation en langage humain.
Une autre expérience s’interroge : et si pour comprendre ce que les animaux se disent, nous pouvions commencer par leur répondre ? C’est précisément ce qu’ont tenté des chercheurs de l’Earth Species Project avec des diamants mandarins dans une approche que l’on pourrait qualifier de « bio-interactive AI ».
Après avoir enregistré plus de mille heures d’interactions vocales entre des femelles, ils ont entraîné ZF-AIM, un modèle génératif audio capable de produire à son tour leurs vocalisations, puis l’ont mis en interaction avec de vrais oiseaux. Et les oiseaux ont répondu. En modifiant ensuite certaines dimensions du modèle, les chercheurs ont alors pu commencer à dissocier ce qui relevait du timing des réponses de ce qui tenait à la structure acoustique des cris.
Ce dispositif ouvre une voie dans l’étude expérimentale de la communication animale puisque aux playbacks préenregistrés s’ajoute désormais la possibilité d’un interlocuteur artificiel génératif, capable d’adapter ses réponses en temps réel et permettre ainsi aux chercheurs d’observer la réaction de l’oiseau et déterminer ce qui compte dans l’échange.
Traduire l’intraduisible ne consisterait alors plus tout à fait à ramener leur monde au nôtre. Ce serait apprendre à ne plus prendre le nôtre pour la mesure de tous les autres. Un sacré exercice d’humilité, non ? De vulnérabilité aussi, car comprendre un monde qui n’est pas le nôtre suppose d’accepter ce qu’il pourrait déplacer en nous. Après tout, à quoi reconnaît-on une véritable rencontre, sinon au fait qu’on n’en ressort jamais exactement comme on y est entré ?
MD
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