14 juin 2026

Temps de lecture : 4 min

Back to life : sommes-nous entrés dans l’âge de la présence ?

De nombreux signaux faibles nous le montrent : nous cherchons à réapprendre à habiter pleinement le monde. Une aspiration profondément humaine et ancienne, ferment de la foi.

Re-Set. Sant Roch. Ces noms circulent à plein régime dans les conversations bobo parisiennes. Derrière eux, la nouvelle obsession wellness de la capitale : la contrast therapy. Le concept n’a pourtant rien de nouveau.

Dans les traditions grecques comme scandinaves, il relève depuis des siècles de pratiques de santé et de sociabilité.

À Paris, l’expérience prend une dimension quasi cérémonielle. Saunas surchauffés et bains glacés s’enchaînent sous la houlette d’energy guides qui transforment la séance en véritable rituel.

Au-delà de la méditation et de la respiration, l’expérience mise sur l’aromathérapie : des sphères de glace enrichies d’huiles essentielles sont jetées sur les pierres brûlantes, tandis que les officiants manient les serviettes pour diffuser des vagues de chaleur. Puis vient le choc du froid.

Quelques minutes d’immersion suffisent pour provoquer ce que les adeptes décrivent comme une sensation rare : celle de se sentir intensément vivant.

Le phénomène n’est pas isolé. Loin de là.

La grande tendance : retrouver une forme de présence au monde

À mi-chemin entre le marketing bien ficelé et les signes d’un véritable changement de perspective, émergent aussi les awe walks, des promenades où l’on est invité à cultiver délibérément l’émerveillement, à porter attention aux petites comme aux grandes manifestations du vivant.

Une pratique étonnamment simple qui, selon les travaux du psychologue Dacher Keltner à Berkeley, pourrait nous aider à sortir du pilote automatique pour retrouver une forme de présence au monde.

À tester, peut-être, après son scream club, autre phénomène démocratisé par TikTok où l’on se retrouve pour hurler collectivement, histoire d’expier les tensions de la vie moderne. Et les oiseaux de nuit ne sont pas en reste. Aux États-Unis, la Gen Z délaisse progressivement les night-clubs au profit des listening bars, hérités des ongaku kissa japonais. Objectif ? apaiser le système nerveux.

Dans ces lieux, on vient simplement écouter des vinyles ensemble, dans le silence ou à voix basse. Une forme de connexion sociale à faible intensité, où il ne s’agit ni de performer ni de se montrer, mais simplement d’être présent à la musique et aux autres. Comme le résume l’un des fondateurs de ces espaces : “Quand avez-vous écouté un disque pour la dernière fois, sans rien faire d’autre ?

Alors, réaction à une époque saturée de sollicitations mais avare en expériences véritablement vécues ? Ou prémices d’une révolte organique contre un monde de plus en plus aseptisé par l’IA ?

Le retour multiforme de la foi

Cette recherche d’épaisseur existentielle ravive en creux une dimension plus intime ; celle de la foi. Si certains indicateurs suggèrent un regain d’intérêt spirituel chez les jeunes générations (hausse des baptêmes d’adultes en France et dans d’autres pays européens, essor des contenus religieux sur TikTok, fréquentation accrue de certaines communautés chrétiennes, etc.), le sujet est plus complexe qu’il n’y paraît.

Signe des temps, les géants de l’IA recrutent désormais des prêtres aux côtés des philosophes, tandis que le pape Léon XIV consacre son encyclique Magnifica Humanitas aux bouleversements anthropologiques de la tech. Une bascule qui poussait récemment le rédacteur en chef du Grand Continent à formuler une intuition choc dans un podcast de France Inter : et si l’Église catholique était, au fond, le véritable concurrent d’OpenAI ou d’Anthropic ?

La singularité de l’Église tient peut-être à sa capacité historique à constituer un contre-pouvoir transnational face aux différentes formes de puissance, qu’elles soient politiques, économiques ou désormais technologiques. (Voir à ce sujet l’entretien très stimulant de Gilles Gressani dans Le Figaro.)

Le christianisme ne proposait pas que de la morale, mais surtout du sens

Mais elle réside aussi dans sa faculté à proposer une manière d’habiter le monde qui ne se réduit ni à la production d’informations ni à l’optimisation des comportements. 

Le christianisme ne s’est jamais résumé à une FAQ théologique ou moral. Sa force réside dans sa capacité à offrir une manière d’habiter le temps, en donnant une forme à l’existence humaine à travers ses rituels collectifs et l’apprentissage patient de la finitude.

Qui plus est il ne s’est jamais contenté de distinguer le bien du mal. Il a aussi cherché à nommer ce qui éloigne l’humain d’une vie pleinement humaine. Il parle de péché. Un mot devenu inconfortable dans des sociétés sécularisées, mais qui désigne peut-être les formes de déshumanisation que notre vocabulaire moral peine aujourd’hui à nommer.

La foi est aussi une affaire de liens. Chaque question soumise à une IA est potentiellement une parole soustraite à l’autre. Là où les algorithmes individualisent le rapport au savoir, elle rappelle que le sens se construit dans l’altérité et la rencontre.

Enfin, le christianisme a également développé des réponses à l’abondance. Le jeûne, les périodes de privation volontaire ou encore les rythmes liturgiques n’avaient pas seulement une fonction spirituelle ; ils constituaient aussi des manières d’introduire des limites, d’apprendre la retenue et de distinguer ce qui est désirable de ce qui est simplement disponible.

À l’heure où les IA génératives rendent les contenus, les images, les idées et les réponses quasiment illimités, cette question retrouve une résonance particulière.

Il ne s’agit sans doute encore que de signaux faibles, qui demeurent marginaux face à une société axée sur le productivisme ; mais on ressent quelque chose de viscéral, comme si, après avoir tout optimisé, nous cherchions envers et contre tout, poussés par une aspiration profondément humaine, à réapprendre à habiter (pleinement) le monde.

MD

PS – J’ai participé au Festin de Carlos Dias. L’expérience a été … enrichissante. Replay par ici.

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