31 mai 2026
Temps de lecture : 4 min
Le coût global de la désinformation a été estimé à 417 milliards de dollars en 2024 par Sopra Steria, soit l’équivalent de 15 % du PIB français. La désinformation est désormais considérée comme un risque économique systémique, motivée par trois facteurs : le profit, l’influence politique, et la volonté de semer le chaos.
Chaque année la France subit près de 1200 opérations de déstabilisation numérique selon Viginum, comme je le rappelle dans un précédent article.
Cette guerre sourde et invisible – à 90% en provenance de la Russie – a des objectifs précis : favoriser les partis d’extrême-droite qui leur sont proches, déstabiliser le pays pour affaiblir le pouvoir politique, promouvoir les idées qui servent leurs intérêts (anti-nucléaire qui est une alternative au gaz/pétrole qu’ils vendent…).
En matière de déstabilisation on se souvient des étoiles de David taguées sur les portes à Paris, les mains rouges sur le mémorial de la Shoah, les cercueils devant la Tour Eiffel, les têtes de cochon devant les mosquées…
Mais la société civile, tout comme les pouvoirs civils ont commencé à prendre le phénomène au sérieux et la riposte s’organise.

1. Les Surligneurs et Quotaclimat : le fact-checking change d’échelle
Le média de factchecking Les Surligneurs et l’association Quotaclimat ont lancé “Droit à L’info” jeudi 28 mai, une initiative pour lutter contre la désinformation, de manière la plus précoce possible. Les deux acteurs citoyens s’engagent à défendre le droit à l’information à l’approche de la présidentielle de 2027, via trois actions :
2. Viginum : la réponse régalienne de l’État
C’est le bras armé français créé en 2021 et rattaché au Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale. Viginum lutte contre les manipulations de l’information, il traque les ingérences numériques étrangères, publie des rapports publics sur les réseaux (ex : Doppelgänger ou Storm-1516).

Depuis juillet 2024, Viginum collabore avec l’Arcom pour faire appliquer le DSA (Digital Services Act) aux plateformes.
À l’échelle européenne, la Commission vient de franchir un cap supplémentaire. En novembre 2025, elle a présenté un « Bouclier européen de la démocratie », censé aller plus loin que le DSA et l’EMFA, avec le lancement d’un Centre européen pour la résilience démocratique. Des enquêtes sont d’ailleurs en cours contre X et TikTok pour non-respect de leurs obligations.
Plusieurs dispositifs collaboratifs se sont structurés, portés par les médias eux-mêmes.
De facto est le programme européen de référence. Lancé en 2022 sous la coordination du Médialab de Sciences Po, il a été reconduit en 2024 pour trois ans (DE FACTO 2), désormais coordonné par l’AFP, avec l’université Paris II Assas pour la recherche. Il réunit chercheurs, journalistes et acteurs de l’éducation aux médias.
La plateforme agrège également les vérifications de l’AFP, 20 Minutes, Libération, France Info et Les Surligneurs sur un portail unique accessible à tous.

Spotlight est la dernière née. L’Union européenne de radio-télévision (UER) a lancé en avril 2025 ce réseau de vérification des faits réunissant 17 médias publics européens, dont Arte, France Médias Monde, Radio France et France Télévisions.
C’est une réponse directe à la décision de Meta de supprimer son programme de fact-checking début 2025, qui finançait plus de 80 médias dans le monde.
Les Électrons Libres est un média en ligne français créé en 2025, technophile, défenseur du progrès et de la rationalité contre l’obscurantisme et le déclinisme.

Son directeur de la rédaction est Antoine Copra (anciennement du Point), et son rédacteur en chef Benjamin Sire (Franc-Tireur).
Sa dernière innovation lancée le 30 mai 2026 : opposer « Céleste », leur IA éditoriale, à Grok d’Elon Musk sur Twitter – une démonstration publique par l’exemple.
Le trio le plus actif sur la désinformation climatique. Leur outil Climate Safeguards scanne en temps réel les émissions TV et radio avec de l’IA, puis soumet les résultats à des experts.
Sur les 18 chaînes TV et radio françaises analysées au premier trimestre 2025, l’outil a détecté 128 cas de désinformation climatique, soit plus de 10 par semaine.
Le secteur privé représenterait 85 % de la désinformation identifiée, et Sud Radio à lui seul en concentrerait 31 %. Leur dernier rapport annuel avait recensé 665 cas, avec un pic estival, dans un contexte de débats sur la programmation énergétique et les ZFE.
L’Américain NewsGuard est devenu la référence mondiale pour auditer la fiabilité des contenus IA. Leur méthodologie : tester chaque mois les dix principaux chatbots sur des sujets sensibles (santé, politique, immigration) avec des « empreintes de faux récits ».
Leurs rapports ont révélé que le taux de fake news répétées par les IA a quasi doublé en un an et sont désormais cités par les régulateurs européens et le Congrès américain.
Cela fait écho à l’un de mes articles précédent : Chatbots, algorithmes… l’ingérence informationnelle insidieuse a déjà commencé

Le CLEMI intervient dans les écoles, porté par l’Éducation nationale. Sciences Po, l’AFP, le CLEMI et xWIKI SAS travaillent ensemble dans le cadre de DE FACTO, avec notamment un « laboratoire d’autopsie des algorithmes » pour permettre aux étudiants, chercheurs et citoyens de tester l’impact des algorithmes sur leur quotidien.
Il coordonne de nombreux ateliers d’éducation aux médias organisés toute l’année à travers toute la France, dans les collèges et lycées ou dans d’autres lieux citoyens.
Le jeu Go Viral! de l’Université de Cambridge expose les utilisateurs aux techniques de manipulation pour mieux les immuniser – une approche dite de « pré-bunking », plus efficace que le fact-checking a posteriori selon les chercheurs.

Conclusion : ce panorama révèle deux tendances lourdes. D’abord, le passage du correctif (vérifier après) au préventif (détecter avant, éduquer en amont). Ensuite, l’entrée massive de l’IA dans les deux camps : elle produit de la désinformation industrielle, mais elle commence aussi à la traquer. La course est lancée, et l’issue reste ouverte.
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