24 mai 2026
Temps de lecture : 2 min
Au retour d’une escapade dans le sud, tandis que le train traversait une lumière de fin d’après-midi, ma voisine de siège lisait Wilhelm von Humboldt. Il me revenait alors une de ses idées en tête, à savoir la capacité humaine à produire une infinité de sens à partir d’un nombre fini de signes.
À partir d’un alphabet minuscule, d’une mémoire brève et d’une vie comptée, nous faisons naître des langues, des œuvres, des savoirs, des mondes symboliques entiers. Dès lors, notre force ne résiderait-elle pas dans cette étrange magie de faire proliférer du sens à partir de, disons… presque rien ?
Si l’on se tourne maintenant vers les IA génératives, on voit réapparaître l’idée d’« infini », engagée cette fois dans une dynamique presque inverse. Une machine du très grand nombre avec des milliards de paramètres, des pétaoctets de données, bref une puissance de calcul colossale, qui produit à partir de presque tout des réponses localisées, des formes synthétiques, des sorties finies et probabilistes. Du moins, en première lecture.
En résumé : l’humain crée de l’infini à partir de presque rien ; la machine engloutit le presque tout pour ramener le monde vers ses proximités les plus profondes. Dès lors, les débats sur l’anthropomorphisation des machines perdent peut-être une grande partie de leur intérêt. Car sous ce prisme, humains et IA génératives ne relèvent tout simplement pas du même régime dominant de production du sens.
D’autant que l’humain déborde constamment les signes qu’il produit. Quelques mots suffisent à ouvrir des interprétations infinies, des mythes, des théories, des œuvres, parfois même des mondes entiers. Le langage humain excède toujours ses propres conditions matérielles ; il prolifère, bifurque, dérive, se charge d’affects, de contradictions, d’ambiguïtés.
Nous habitons spontanément un au-delà symbolique du signe. Bien sûr, l’humain lui-même n’échappe jamais totalement aux corrélations et aux automatismes culturels ; mais même ses répétitions semblent capables de rouvrir du possible interprétatif.
La machine, elle, procède autrement. À partir d’une accumulation vertigineuse de textes, d’images, de musiques et de traces humaines, elle calcule des voisinages, stabilise des corrélations, rapproche des formes devenues commensurables dans un même espace computationnel, ce que le chercheur Jean Rohmer nomme un « ordinaterre ».
Rien n’indique qu’elle traverse les signes vers ce que les humains vivent comme une transcendance du sens ; elle explore plutôt l’épaisseur relationnelle qui relie les signes entre eux. Ainsi une image médiévale, un schéma scientifique et une publicité peuvent désormais être rapprochés par une même géométrie latente.
Peut-être rendent-elles visible quelque chose qui ne l’était jamais tout à fait : cet au-deçà des formes à partir duquel les humains produisent, depuis toujours, leur excès de sens. Ce qui est peut-être, au fond, bien plus inédit qu’une machine capable de penser comme nous.
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