24 avril 2026

Temps de lecture : 5 min

Droits voisins : la presse française a obtenu 21 millions d’euros des Big Tech et prépare sa riposte contre l’IA

Après avoir récupéré 21,4 millions d'euros auprès des géants du web en 2025, la presse française structure son approche pour protéger la valeur de leurs contenus à l'ère de l'intelligence artificielle.

L’émergence de l’intelligence artificielle générative et l’avènement du « zéro clic » bouleversent les modèles économiques des éditeurs de presse. Alors que les moteurs de recherche traditionnels cèdent la place à des agents conversationnels capables de synthétiser l’information sans rediriger vers les sites sources, la question de la rémunération des contenus journalistiques n’a jamais été aussi brûlante.

C’est dans ce contexte de forte tension que la Société des Droits Voisins de la Presse (DVP) a annoncé avoir clôturé son exercice 2025 avec 21,4 millions d’euros collectés sur l’année.

Rencontrée à l’occasion de la publication de ces résultats, Mélanie Loubersac, Directrice Générale de DVP rappelle l’importance de la gestion collective face aux géants de la tech dans une période charnière pour la survie des médias.

💡 Les droits voisins, qu’est-ce que c’est ? Consacrés par une directive européenne d’avril 2019 et transposés dans la loi française en juillet de la même année, les droits voisins de la presse visent à rémunérer les médias lorsque leurs contenus sont exploités par des plateformes numériques (moteurs de recherche, réseaux sociaux, etc.). Le principe fondamental est que l’utilisation d’un contenu journalistique ne peut pas être gratuite par défaut et nécessite d’encadrer les conditions de sa réutilisation. Ce droit permet aux éditeurs de collecter une rémunération auprès des services numériques, dont une « part appropriée et équitable » doit ensuite obligatoirement être reversée aux journalistes qui ont produit ces contenus.

Les droits voisins : un début, mais qui reste insuffisant

Grâce aux droits voisins, 21,4 millions d’euros ont été collectés en 2025 (portant le total à 56,3 millions sur trois ans) auprès de Google, Meta et Microsoft, avec qui la DVP a ou a eu des accords. Une étape significative dans la rémunération des éditeurs et agences de presse, mais l’heure n’est pas au triomphalisme. Interrogée sur le caractère parfois jugé anecdotique de ces montants pour certains éditeurs, Mélanie Loubersac se veut lucide :

« Les montants actuels restent insuffisants au regard de la dégradation de la valeur des contenus. La captation des recettes publicitaires par les acteurs technologiques crée un déséquilibre qui n’est pas encore compensé ».

Cependant, pour de nombreux petits médias, ces revenus sont loin d’être négligeables. Ils peuvent financer le déplacement de journalistes ou l’embauche d’un stagiaire, tout en portant une valeur de reconnaissance très forte. « Au-delà de l’enjeu financier, c’est une question de principe et de reconnaissance de notre profession. Face à des acteurs qui capitalisent sur nos productions sans en partager les fruits, chaque euro récupéré est une victoire symbolique importante », souligne la directrice générale.

Au-delà des montants, la négociation se heurte à un obstacle : l’opacité des plateformes quant à l’utilisation réelle des articles. « Ce sont les acteurs de la tech qui portent la responsabilité de fournir les données d’usage », rappelle-t-elle. Et ces rapports fournis par les plateformes sont souvent impossibles à auditer. Pour ne pas naviguer à l’aveugle face à ces géants, l’organisme a donc dû développer ses propres moyens de vérification : « De notre côté, nous faisons des contrôles de cohérence avec Similarweb ou d’autres services dont disposent nos membres pour éditer leur tracking ».

L’union fait la force face aux Big Tech

Créée suite à la directive européenne de 2019, la DVP rassemble aujourd’hui 940 publications et plus de 60 agences de presse (pour y adhérer, il faut être un éditeur de presse, personne physique ou morale, au sens de l’article L. 218-1 du Code de la propriété intellectuelle et faire partie de l’UE). La Presse Quotidienne Nationale (PQN) et la Presse Quotidienne Régionale (PQR) restent pour l’instant en dehors du mécanisme de gestion collective de la DVP.

Face à des acteurs surpuissants comme Google, Meta ou Microsoft, l’approche individuelle s’avère souvent périlleuse.

« Les tentatives de négociation directe avec les géants de la tech souffraient d’un tel déséquilibre qu’il était devenu très difficile, même pour les acteurs les mieux dotés financièrement et juridiquement, de se représenter eux-mêmes de manière efficace », explique Mélanie Loubersac.

La gestion collective permet de mutualiser les moyens, notamment en évitant aux éditeurs des frais juridiques exorbitants, mais aussi de rééquilibrer le rapport de force. En réunissant un répertoire vaste et varié, des médias de niche aux grands titres, la DVP déjoue les arguments des plateformes : « Grâce à la diversité de nos membres, nous disposons d’arguments de poids pour chaque angle de négociation. Nous pouvons ainsi capitaliser sur les atouts de chacun pour mener ces échanges à bien ».

L’IA générative : fin du droit voisin ou nouveau champ de bataille ?

L’arrivée de l’IA ravive le spectre d’un pillage des contenus. Les médias explorent aujourd’hui plusieurs pistes pour s’adapter : des partenariats directs avec les développeurs de LLM (comme le fait Le Monde avec OpenAI, Perplexity et Meta), aux procès (à l’image du New York Times), en passant par des solutions techniques comme celle de Cloudflare. L’entreprise spécialisée dans la cybersécurité et d’infrastructure Internet propose aux éditeurs de bloquer les robots d’indexation (crawlers) de l’IA ou de leur imposer un « paiement par crawl ».

Dans ce contexte où l’information est aspirée au sein même de l’interface des IA, le droit voisin est-il voué à devenir obsolète ? Absolument pas, rétorque Mélanie Loubersac.

« L’essence même du droit voisin est de garantir que toute réutilisation d’un contenu produit par la presse soit strictement encadrée et ne puisse en aucun cas être gratuite par défaut. Loin d’être obsolète, ce principe n’a jamais été aussi pertinent qu’aujourd’hui face à l’IA ».

A lire également : L’IA menace les revenus et la survie des médias : quelles solutions s’offrent à eux ?

Une pluralité de modèles économiques face à l’IA

L’organisme se positionne comme un rouage d’accompagnement neutre face aux stratégies disparates des éditeurs. Si certains choisiront le blocage systématique (opt-out) pour protéger leur modèle d’abonnement exclusif, d’autres ouvriront leurs contenus contre rétribution. « Notre rôle n’est pas de dicter aux éditeurs d’autoriser l’accès à leurs contenus de manière systématique. En revanche, nous sommes là pour accompagner et défendre les intérêts économiques de ceux qui font ce choix », précise-t-elle.

Face à la révolution de l’intelligence artificielle, il n’existe pas de réponse uniforme pour la presse, car les modèles économiques sont aussi divers que les médias eux-mêmes. Comme l’observe la directrice générale, chaque acteur doit adapter sa stratégie en fonction de son lectorat. Certains titres, à l’instar de Mediapart, ont fait le choix assumé de restreindre l’accès à leurs contenus pour tout miser sur un modèle d’abonnement, protégeant ainsi leurs enquêtes à forte valeur ajoutée.

À l’inverse, d’autres éditeurs s’orientent vers le GEO (Generative Engine Optimization), en adaptant leurs contenus pour s’assurer qu’ils soient bien intégrés et cités par les nouvelles interfaces d’IA générative. De nouveaux horizons émergent également dans le B2B, avec des médias qui envisagent de travailler avec des acteurs proposant des agents d’IA directement déployés au sein des entreprises. La stratégie peut même être hybride au sein d’une seule et même publication : partager de manière ouverte certains contenus, tout en verrouillant strictement l’accès aux articles exclusifs qui constituent son ADN éditorial.

A lire également : Lancée en toute discrétion en novembre dernier, Le Monde lève pour nous le voile sur son offre GEO

Des alliances alternatives pour un web plus équitable

Preuve que des compromis constructifs sont possibles, certains acteurs s’engagent en faveur du partage de valeur. Le moteur de recherche franco-européen Qwant s’est récemment engagé à reverser 50 % des revenus publicitaires générés par sa nouvelle fonctionnalité « Réponse Flash » aux éditeurs sources. Une dynamique vertueuse confirmée par la DVP, qui a annoncé la signature d’accords avec Qwant et Lilo au premier trimestre 2026.

Le front se déplace également sur le terrain politique. Alors que les entreprises de l’IA forcent actuellement les médias à s’épuiser pour prouver l’exploitation de leurs articles, un nouveau projet de loi porté au Sénat par le député Erwan Balanant ambitionne de renverser la charge de la preuve : ce sera désormais aux opérateurs d’IA de démontrer qu’ils n’ont pas utilisé les contenus de la presse. Une mesure saluée par la DVP : « C’est un levier d’une efficacité redoutable, car il oblige de fait les plateformes à revenir à la table des négociations ».

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