17 mai 2026

Temps de lecture : 6 min

Rapport Alloncle : comment le pluralisme de l’info a été retourné contre lui-même

Le rapport sur l’audiovisuel public du député UDR (parti d’Eric Ciotti) Charles Alloncle, publié la semaine dernière, continue de susciter des vagues.

Ce rapport est le produit de la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public créée le 28 octobre 2025.

Il fait suite à des mois d’audition qui ont tourné souvent à la foire d’empoigne, comme le montrent les extraits de cette vidéo du Monde :


Le Premier ministre, Sébastien Lecornu, a estimé que ce rapport « passe à côté de l’essentiel » et constitue « une occasion manquée ». Le chef du gouvernement a défendu néanmoins le besoin de réformes.

La PDG de France Télévisions, Delphine Ernotte, a fustigé un texte qui, selon elle, « prétend renforcer l’audiovisuel public tout en proposant en réalité son affaiblissement historique ».

Que préconise notamment ce rapport ?

Réaliser 1 milliard d’euros d’économies sur 4 milliards de budget du secteur audiovisuel. Ce, via la fusion de France 2 et France 5, le rapprochement de France 3 et d’Ici (ex France Bleu), la suppression de France 4, de la plateforme France.tv, de la radio Mouv’, ainsi que la fusion de France Info et France 24. 

Supprimer les chaînes « militantes ». France 4, la station Mouv’ et France TV Slash seraient purement supprimées pour cette raison. Des entités que le rapporteur avait ciblées durant les auditions pour leur profil jugé trop orienté. 

Appliquer un devoir de réserve aux salariés de l’audiovisuel public, similaire à celui des magistrats et des enseignants, avec un engagement de neutralité inscrit dans leurs contrats. Les figures de la télévision et de la radio publiques seraient soumises à un engagement de neutralité et d’impartialité incluant leurs propos et comportements tenus en dehors de leurs fonctions.

Renommer les dirigeants à l’Élysée. Alloncle propose de revenir à la nomination des dirigeants de France Télévisions et Radio France directement par le président de la République, après avis des commissions culturelles du Parlement et de l’Arcom. Un retour en arrière de dix ans à l’époque Sarkozy (ou à celle de l’ORTF sous le contrôle direct de l’exécutif gaullien, même si le nombre de chaînes disponibles était sans rapport avec celui d’aujourd’hui).

Le pluralisme de l’info, invoqué d’abord contre CNews

La question du manque d’équilibre politique des programmes de télévision avait été posée dès 2021 par Reporters sans frontières, à propos de Cnews.

En novembre 2021, RSF avait saisi l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) d’une demande de mise en demeure de la chaîne CNews pour manquements à ses obligations légales d’honnêteté, d’indépendance et de pluralisme de l’information. 

Débouté par l’Arcom, RSF avait déposé un recours auprès du Conseil d’État, le 13 avril 2022, dénonçant l’inaction de l’Arcom. 

Le 13 février 2024, la plus haute juridiction administrative ordonnait à l’Arcom de revoir sa copie

Le Conseil d’Etat sans juger sur le fond, qui dépend de l’Arcom, lui demandait d’évaluer de manière plus globale le respect de la diversité des courants de pensée et d’opinions, au-delà de l’examen des temps de parole des personnalités politiques.

Le pluralisme en audiovisuel est apprécié différemment qu’en presse, par le coût et la rareté des fréquences disponibles et leur fait qu’elles appartiennent à l’Etat, donc aux citoyens. La notion d’équilibre des idées et opinions est donc importante dans chaque chaîne (pluralisme interne), contrairement au pluralisme en presse ou sur Internet, qui s’évalue sur l’ensemble de l’offre disponible (pluralisme externe). 

Les titres de presse ont en effet le droit de défendre une position idéologique particulière dans le respect de la loi, car cette ligne est équilibrée par une position contraire d’un autre titre de presse. Ce n’est pas le cas en radio et télévision dont le nombre est limité. C’est pourquoi les chaînes signent des conventions avec l’Etat qui les engage à être non pas neutres, mais plurielles et un minimum équilibrées (loi du 30 septembre 1986).

En mars 2025, RSF avait d’ailleurs à nouveau  saisi l’Arcom après avoir découvert que CNews remplissait ses obligations de pluralisme en diffusant ses quotas d’émission “de gauche” la nuit, quand personne ne regardait.

Le contre-feu de la droite suite à l’affaire Cohen-Legrand

C’est “l’affaire” Cohen-Legrand qui a déclenché la contre-offensive de la droite.

Pour rappel, le 5 septembre 2025, le magazine L’Incorrect, fondé par des proches de Marion Maréchal, avait diffusé sur Internet deux courtes vidéos datant du 7 juillet et tournées à l’insu des protagonistes : 

Thomas Legrand (chroniqueur à Libération et à France Inter) et Patrick Cohen (éditorialiste à France Inter et chroniqueur sur France 5) conversaient avec deux responsables du Parti socialiste, dans un restaurant. Dans l’une des vidéos, on entend Thomas Legrand déclarer :  “Nous, on fait ce qu’il faut pour [Rachida] Dati, Patrick [Cohen] et moi.” Sous-entendu, on fait tout contre elle, ce qui est contraire à la neutralité exigée des journalistes du service public.

L’ancienne ministre de la culture, Rachida Dati – également candidate aux municipales à Paris – avait immédiatement réagi sur son compte Twitter, appelant “chacun à prendre ses responsabilités”, un appel assez clair à sanctionner les deux journalistes.

Thomas Legrand avait été suspendu à titre conservatoire de France Inter le soir même. Le 9 septembre, il renonçait à son émission. 

Mais cet épisode avait surtout justifié la création le 28 octobre 2025 de la commission d’enquête sur la neutralité, le fonctionnement et le financement de l’audiovisuel public, à l’initiative d’un député de l’UDR créé par Eric Ciotti dont les idées sont proches de l’extrême-droite.

Un prétexte pour affaiblir le service public ?

Les excès de CNews ont mis aussi en exergue le pluralisme parfois défaillant sur le service public, lui aussi, et posé la question de la mesure globale de cet équilibre. 

L’Arcom avait statué le 17 juillet dernier qu’il sanctionnera désormais tout « déséquilibre manifeste et durable » dans l’expression des opinions sur chaque radio et télé. C’est la méthode que je préconisais moi-même, et qui permet d’éviter l’écueil de la censure ou du fichage des intervenants, tout en respectant l’esprit de la loi de 1986.

Ce n’est qu’en cas d’alerte ou de litige que les chaînes et stations auront à prouver ce respect du pluralisme. Le contrôle se fera sur un mois pour les antennes d’info continue, sur trois mois pour les autres. 

Mais le rapport Alloncle ne se contente pas de contester la neutralité politique du service public. Il en profite pour chercher à l’affaiblir, comme en témoigne la préconisation de supprimer purement et simplement certaines chaînes, jugées militantes (France 4, la station de radio Mouv’ et Slash), et surtout positionnées à l’autre bord idéologique.

Les fusions préconisées sont également beaucoup plus extensives et radicales que le projet précédent initié par le gouvernement Macron.

De fait, la fusion du service public pour réaliser des économies était déjà sur la table depuis un moment avec le projet promu par la ministre de la culture Rachida Dati et présenté en mai  2024. La proposition de loi prévoyait la création d’une holding rassemblant FranceTV, Radio France et l’INA afin de créer des synergies et des complémentarités.

Le projet avait déjà suscité un vif rejet du secteur, inquiet d’une reprise en main du secteur audiovisuel par le pouvoir politique.

Et de ce point de vue, le député Alloncle ne s’embarrasse pas de scrupules. Il préconise ni plus ni moins de mettre les services publics sous la tutelle directe du président de la République, par la nomination de ses dirigeants, comme sous Nicolas Sarkozy. Un recul pour l’indépendance éditoriale des chaînes publiques vis-à-vis du pouvoir en place.

Conclusion

Il y a peu de chances que ce rapport soit voté, mais comme le note Philippe Bailly, il a déjà atteint son objectif. Assurer d’abord une belle visibilité à ce député, jusque-là inconnu. On voit ainsi les mécanismes parlementaires instrumentalisés par des individus ambitieux, via les retransmissions vidéos publiques des audiences. Un effet de bord de la publicité des débats qu’on retrouve aussi à l’Assemblée nationale, via le chahut orchestré par les députés LFI, pour “hacker” le système médiatique, ce qu’ils réussissent fort bien. 

Ensuite, il a retourné l’accusation de parti-pris idéologique adressé aux médias Bolloré vers le service public, souvent de mauvaise foi, mais pas toujours. Un déséquilibre idéologique dans le service public apparaît quelquefois et il n’est pas plus acceptable qu’à l’autre bord.

Enfin, il a sonné une charge puissante et populiste sur le coût exorbitant de nos services publics, argument légitime quand il s’agit de dénoncer les gabegies. Mais qui sert souvent de paravent pour affaiblir les moyens du “camp adverse”. Pas vraiment un signal en faveur du pluralisme de l’information.

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