3 mars 2026
Temps de lecture : 5 min
Voilà quelques mois que le sujet de « l’info liquide » agite le microcosme de la tech et de la presse. Reuter’s Insitute en a fait l’une des tendances à suivre en 2026. Au Royaume-Uni, la BBC se prépare déjà à l’arrivée des médias liquides.
Mais au fait, que recoupe vraiment cette appellation ? L’« info liquide » désigne une information devenue fluide et adaptable grâce à l’intelligence artificielle. Les éditeurs s’appuient sur l’IA pour « réduire la friction » entre le contenu et le format, et faire en sorte qu’une même histoire puisse apparaître sous la forme de résumés plus courts, audio ou vidéo, souvent en temps réel et avec « un moindre effort », explique Digiday. Limpide.
L’information liquide peut être réalisée – avec ou sans machines – par les producteurs d’information, ou par des acteurs de l’IA qui n’ont pas de journalistes et s’appuient, de manière plus ou moins légale, sur des contenus déjà existants. Devenus « liquides », l’utilisateur peut consulter ces contenus plus facilement quel que soit le moment, l’endroit ou les circonstances : en faisant du sport ou des courses, pour tuer le temps dans les bouchons, au calme sur son canapé ou dans son lit…
L’information peut aussi être adaptée pour un public (souvent plus jeune) auquel elle n’était pas initialement destinée ou présentés sous forme très différente. Un texte peut être transformé en une série de questions-réponses ou en quiz, porté par un personnage fictif ou un animal…
Pour le journaliste Benoît Georges, chef de projet IA à la rédaction des Echos après de nombreuses années aux Etats-Unis à observer les développements de l’IA, « parler d’information liquide est souvent une manière de mettre des mots et de créer une tendance sur quelque chose qui existe déjà. Qu’il soit destiné au print ou au digital, un article préexiste dans une forme définie avant d’être souvent raccourci pour une newsletter ou transformé par une équipe vidéo ou monté en podcast… »
Le mouvement est certes amplifié par la technologie : « Les LLM sont aujourd’hui tout à fait à même de reformater un contenu, d’en faire un résumé ou de sortir quelques points clés. L’IA fait donc très bien ce que les journaux avaient déjà commencé à mettre en place, mais plutôt avec une intervention humaine et à l’initiative des rédactions », ajoute-t-il.
Les médias proposent donc déjà de l’information liquide, parfois sans le savoir ou en tous cas sans forcément mettre ces mots sur ce qu’ils proposent. La sélection 18-20 des Echos proposait déjà des articles un peu épurés pour une lecture plus adaptée dans l’appli. « Depuis la mi- janvier, les 15 articles peuvent être lus directement en anglais. C’est du contenu liquide », détaille le journaliste. Idem pour le moteur de réponses aux questions des abonnés sur lequel le groupe travaille en interne et qu’il espère pouvoir lancer dans les prochains mois.
La traduction assistée par l’IA permet une large circulation des contenus : Le Monde a lancé Le Monde in English dès 2022 et L’Express en fait depuis début 2026 la base de son expansion européenne. Des sites en anglais et en polonais ont été ouverts le 21 janvier, avec l’objectif de couvrir les 24 langues des 27 pays de l’Union européenne d’ici 2027.
Chez CMA Media, La Provence a lancé à la rentrée 2025 des podcasts audio générés par une IA intitulée MAX (pour Media Audio Experience). Le concept de cette innovation présentée en mai dernier au congrès de la WAN-IFRA à Varsovie ? Transformer instantanément « n’importe quel article de presse en un contenu parlé », pas seulement en faisant lire un article écrit par une voix mais s’assurant qu’il soit « interprété par une IA clone parfait de la voix humaine », expliquait quelques jours plus tard sur X Laurent Guimier, alors DG de CMA Media. Le lecteur se retrouve face à un journal « qui lui parle avec les codes traditionnels de la radio » et permet d’échanger « grâce aux dernières fonctionnalités des plateformes audio ».
Dans une démarche d’expérimentation et d’observation des usages, plusieurs offres sont proposées en accès libre sur le site et dans l’appli du quotidien depuis fin septembre 2025 : les dernières informations du jour et les titres de l’édition Marseille, ainsi que l’édito du directeur de la rédaction Olivier Biscaye, lu grâce à une IA qui a recréé sa voix.

Selon La Provence, l’audience croît régulièrement. Depuis janvier, elle dépasse quotidiennement les 10 000 écoutes quotidiennes avec des pics à plus de 30 000. La fonctionnalité doit être élargie à d’autres journaux du groupe CMA Media, La Tribune, La Tribune dimanche et Corse Matin. Dans cette même veine, le groupe travaille sur une radio personnalisée grâce à l’IA et basée sur la consommation de l’auditeur. Arrivée prévue dans l’application RMC BFM Drive au premier semestre 2026 !
Toutes ces transformations de contenus par l’IA ne vont pas sans quelques précautions. Dans ses contenus audio, La Provence prévient que « des erreurs de prononciation et de ton peuvent subsister ». Quand le lecteur du 18-20 des Echos passe à l’anglais, un message s’affiche : « This is an AI-generated translation. Please be aware that this has not been reviewed or edited by a human ». Pour le français, le quotidien précise que la version des articles « est éditée et retravaillée par un journaliste des Echos ».
« Le type d’IA que l’on utilise aujourd’hui se prête très bien à ces transformations, avec très peu d’hallucinations dès lors qu’on la fait travailler sur un corpus interne », avance Benoît Georges. Le risque est bien réel en revanche lorsque l’on demande à l’IA de faire un résumé à partir de sources externes, multiples, différentes et souvent conflictuelles.
Du côté des acteurs de l’IA, Particle News est sans doute l’entreprise qui a le plus investi cette notion d’information liquide. La start-up américaine produit des centaines d’articles par jour dans différentes langues, sous forme de tableaux, de chronologie, avec un titre plutôt satirique, factuel ou poétique. Elle propose aussi différentes entrées sous forme d’interview, à partir des « 5Ws » (What, Who, Where, When, Why) ou en expliquant le sujet « à un enfant de 5 ans »…

« Le concept est séduisant mais leur audience reste assez limitée car le public reste attaché à un média. Il y a aussi une forme de parasitisme pour les médias qui sont concurrencés avec de nombreuses versions réalisées à moindre frais et parfois sans rémunération pour le contenu d’origine », note Benoît Georges.
L’essor de l’information liquide pose beaucoup de questions. L’an dernier au Nordic AI in Media Summit, un éditeur norvégien a pronostiqué « la mort de l’article », reconnaissant que le récit ou « storytelling » allait lui perdurer. Un point de vue un peu radical ? « Dans les débats sur l’avenir des journaux dans un contexte de développement de l’IA, le concept de journalisme structuré, qui date d’une dizaine d’années, est en train de renaître », explique Benoît Georges. Avec ce type d’approche, une information n’est pas traitée sous la forme d’un article unique, mais d’un ensemble d’éléments pouvant être réorganisés selon les besoins.
« Il n’est pas dit que les éditeurs iront dans cette direction expérimentale, ni qu’elle soit judicieuse, mais un journalisme plus structuré aiderait les outils d’IA à aller chercher les informations dont elle a besoin. Et aussi de mieux s’y retrouver entre ce qui relève d’une information, d’un commentaire ou d’un point de vue », ajoute-t-il. Selon les articles, les types de journaux et de lecteurs, la mise en avant d’éléments cette approche « amène parfois plus d’engagement que l’article lui-même ».
En ces temps de grande mutation, beaucoup de producteurs d’information ne se sont pas encore positionnés ou se demandent où mettre les curseurs, en cohérence avec leur modèle économique. S’il est déjà acté que les usages et les formats éditoriaux vont encore évoluer fortement, l’histoire est encore loin d’être écrite.
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