25 janvier 2026
Temps de lecture : 5 min
Le titre est évidemment excessif à ce stade. Rien n’indique dans les chiffres du nombre de cartes de presse distribuées une chute massives du nombre de journalistes. Pas encore.
Mais il a une accumulation de signaux qui indiquent que le métier va très probablement voir fondre ses effectifs dans les années qui viennent.
En 2024, 34 948 cartes de presse délivrées par la Commission de la carte (CCIJP), soit une hausse de 1,46 % par rapport à 2023. La croissance avait été quasi similaire entre 2023 et 2022 (+1,26%)
Il faut ajouter environ 20 000 personnes qui exercent le journalisme sans carte de presse, car l’INSEE recensait quelque 55 000 personnes déclarant être journalistes ou rédacteurs en chef à titre de profession principale en 2019.
Si on prend un peu plus de recul et que l’on compare les chiffres à 2009, on constate cependant une baisse de 6 %. Mais cette baisse est plutôt modeste au regard de chiffres américains, voire espagnols, où celui-ci est de l’ordre de 30 %. L’aide publique de la France à ses médias n’y est pas étrangère !
En revanche, la tendance depuis 2021 est la précarisation croissante : les journalistes professionnels salariés à la pige ou en CDD étaient 8 935 en 2024, un record absolu représentant plus d’un quart de la profession (26%), selon les chiffres compilés par l’observatoire des métiers de la presse. Une précarité qui touche davantage les femmes, comme on le voit ici :

La production d’information repose principalement sur le travail humain et journalistique. La masse salariale représentant entre 66 et 83 % des charges totales selon les catégories de média.
C’est ce que révèle le dernier rapport de l’Arcom, lui même largement inspiré du rapport des Etats généraux de l’information.

Plus on se trouve à la source de l’information, en presse locale ou en agence de presse, plus les coûts journalistes pèsent sur l’activité, comparé aux frais techniques plus importants de la radio, télé ou du web.
Le contexte économique des médias et de la presse en particulier, est très compliqué car leurs revenus diminuent sur tous les plans : diminution des ventes du papier, baisse des revenus publicitaires en raison de la captation de valeur des plateformes (voir ci-dessous), chute des aides publiques.
Inutile de s’étendre sur la baisse structurelle des ventes du papier. En 2024, la baisse de la diffusion de la presse en France s’est élevée à 4,3%, et les années qui viennent risquent fort de voir une accélération du déclin, à mesure que la génération de lecteurs d’imprimés s’éteint et n’est pas remplacée.
Côté publicité, les Gafam ont capté 52% des ressources publicitaires en 2022 et le rapport PMP du ministère de » la culture estime que ce chiffre atteindra 65% en 2030.
C’est d’ailleurs un triste bilan qui ne touche pas que la France, comme le constatait la Commission européenne dans un long rapport dont j’ai extrait ici les points principaux.

S’agissant des aides publiques, le volume global des aides directes a fortement baissé en 2024 (-25,3% par rapport à 2023. Au total, 175,2 millions d’aides directes ont été versées en 2024.
Certes, 2025 a vu une hausse de ces aides de 10% par rapport budget 2024 (193,8 millions d’euros), mais les consignes de rigueur budgétaire de l’Etat ne laissent pas beaucoup de doutes sur la tendance pour 2026 et au delà.
L’intelligence artificielle générative produit un double effet sur l’emploi : d’abord elle automatise partiellement la production rédactionnelle.
C’est le cas du groupe de médias allemand Axel Springer qui a annoncé en 2023 des suppressions d’emplois chez le tabloïd Bild et le généraliste Die Welt, motivées par l’intelligence artificielle susceptible désormais de « remplacer » les journalistes.
En octobre 2025, l’hebdomadaire Le Point a supprimé 30 postes de correcteurs et secrétaires de rédaction remplacés par des outils d’IA. Mais les médias français semblent pour l’instant relativement épargnés par rapport aux entreprises technologiques ou de conseil.
Mais c’est sans compter tous les non-recrutements liés à l’IA. Le plus dur étant l’insertion professionnelle des jeunes qui se font remplacer par un stagiaire IA.
Par ailleurs, l’IA détruit le modèle publicitaire des médias, en tuant le clic.
Que ce soit via les Overviews ou AI Mode, le moteur conversationnel de Google qui arrive, l’économie du trafic est en grave péril. Les éditeurs mondiaux s’attendent à une baisse de 43% du trafic en provenance des moteurs de recherche dans les trois prochaines années.
La toute récente étude du Pew Reseach Center confirme cette prédiction. Les taux de clic sont divisés par deux lorsque l’utilisateur se voit proposer un résumé du contenu, en plus du lien.

Le plus souvent, ils ne sont pas à la source de l’information, mais proposent surtout une mise en forme différente, une vulgarisation, une explication ou simplement un divertissement autour de l’information (le fameux « infotainment »).
Et surtout, ils proposent une incarnation, une interaction, un ton décontracté et des formats adaptés aux modes de consommation de leurs publics. Ceci crée un lien fort avec eux.
Ces créateurs de contenus grignotent les budgets de display mais aussi de brand content comme je l’explique dans cet article.
Au premier semestre 2025, les revenus des éditeurs étaient d’ailleurs en baisse de 5%

Ces Youtubers, Instagramers, TikTokers parfois très sérieux et talentueux comme ceux que je décris ici posent néanmoins un problème de financement de l’information : celle que l’on va chercher, celle qui nécessite enquête et vérification.
Les fonctions de réécriture et synthèse des « deskeurs » – les journalistes de desk qui retravaillent la copie des agences de presse pour produire de la news au kilo sont les plus à risque.
Est-ce une vraie perte pour le journalisme ? Pas vraiment. Ce sont souvent à ces tâches de faible intérêt journalistique que l’on cantonne les jeunes journalistes ou apprentis, pour produire un volume de trafic.
La possibilité d’automatiser en grande partie ce travail et la fin de la monétisation du trafic en tant que tel, va mettre ces jobs en péril.
Les fonctions de correction et d’édition en général sont également en partie automatisables. Certes, il faut toujours un humain pour vérifier, mais au lieu d’embaucher trois personnes, on n’en gardera qu’une.
Le fact-checking des infos pourra en partie est produit par des outils aussi, sous surveillance humaine.
Ce qui ne sera pas automatisable (avant longtemps, soyons prudents) ? Chercher l’info sur le terrain, interroger des êtres humains, recueillir des témoignages, créer un lien physique et incarné avec son audience.
Pour le journalisme, l’IA pourrait donc avoir des conséquences positives, sur la plan qualitatif (et désastreux sur le plan quantitatif). En revanche, pour les médias et le pluralisme, c’est bien plus problématique.
En effet, ôter le levier publicitaire aux médias va achever les plus faibles et ceux qui ne peuvent s’appuyer sur un groupe diversifié solide pour compenser. Il y a donc de fortes chances que la montée en puissance des interfaces de recherche sans clic s’accompagne d’un mouvement de concentration des médias, d’une vague de licenciements qui donneront corps à de petits médias indépendants.
Un mouvement de polarisation entre petits et gros médias déjà entamé au cours des 10 dernières années mais qui va s’accentuer, à l’image de ce qui se produit au plan politique dans nos sociétés.
Raison de plus pour défendre ce pluralisme, par les aides publiques, la régulation et l’éducation.
Les effectifs de journalistes résistent encore. Pourtant, l’IA, la crise des revenus et la concurrence des créateurs fragilisent durablement l’emploi, surtout dans les rédactions généralistes.
Les 6 idées clés à retenir
Les effectifs tiennent, mais la précarité progresse
Les cartes de presse augmentent légèrement. Les pigistes et CDD atteignent un record. La précarité touche surtout les femmes. Les jeunes entrent plus difficilement dans la profession.
Les coûts humains pèsent lourd dans les médias
La masse salariale représente jusqu’à 83 % des charges. La presse locale et les agences subissent plus fortement ce poids. Les marges de manœuvre restent très faibles.
Tous les revenus de la presse reculent
Les ventes papier chutent chaque année. La publicité bascule vers les plateformes. Les aides publiques baissent fortement. Le modèle économique se tend sur tous les fronts.
La publicité se concentre chez les plateformes
Les Gafam captent plus de la moitié du marché publicitaire. Leur part va encore progresser. Les médias perdent une ressource clé pour financer l’information.
L’IA réduit l’emploi et détruit l’économie du clic
L’IA automatise la rédaction, la correction et le desk. Les moteurs sans clic font chuter le trafic. Les non-recrutements se multiplient, surtout pour les juniors.
Le pluralisme de l’information se fragilise
Les petits médias restent les plus exposés. La concentration s’accélère. L’enquête et le terrain résistent encore. Le soutien public et la régulation deviennent stratégiques.
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