Pourquoi les géants du jeu vidéo ne prennent pas les manettes du blockchain gaming


  • Sony, Nintendo, Activision Blizzard ou encore Electronic Arts… Aucun de ces géants du jeux vidéo n'a pour l'instant daigné mettre un pied dans l'univers du Web3, des NFT et de la blockchain.
  • Alors que le secteur compte aujourd'hui plus de 1 700 jeux blockchain, on vous explique les raisons de cette absence de marque, entre frilosité inhérente aux grands groupes, défiance vis à vis du play to earn et frictions côté joueurs.

Dans la pléthore de jeux blockchain que le Web3 nous offre aujourd’hui (DappRadar en recense plus de 1 700), une absence de marque : les géants du gaming. Ils s’appellent Sony, Nintendo, Activision Blizzard ou encore Electronic Arts… Ils ont de nombreuses franchises à succès, des millions de dollars à investir et une réelle appétence pour l’innovation. Ils n’ont pourtant toujours pas investi ce terrain de jeu prometteur qui permet à chaque joueur de devenir propriétaire des actifs digitaux qu’il acquiert au sein du jeu, au travers de NFTs, voire de gagner des cryptos à mesure qu’il joue, via la mécanique du play to earn.

La rencontre entre les géants du gaming et la blockchain pourrait pourtant faire des étincelles. ”Il s’agirait concrètement de transformer les joueurs de Fifa, les armes de Call of Duty ou encore les véhicules de Mario Kart en NFT que chaque joueur possèderait, avec la possibilité de les revendre à d’autres utilisateurs”, illustre Thibault Genouville, consultant au sein du cabinet BCG. Des NFT qui pourraient permettre aux géants du gaming de donner un nouvel élan à une pratique, l’achat in-game qui est devenu la première source de revenus du secteur, devant la vente de jeux vidéos.

Plus de 61 milliards de dollars ont été dépensés en achats in-game, ce qui en fait la première sources de revenus du secteur, devant la vente de jeux vidéos

Plus de 61 milliards de dollars ont été dépensés par ce biais en 2021 selon les données de Juniper Research. Des revenus qui pourraient être démultipliés grâce aux ventes primaires de NFT mais aussi (et surtout) via leurs ventes secondaires, puisque l’émetteur du NFT touche des royalties (généralement de 5 à 10%) sur chaque transaction opérée entre utilisateurs par la suite. De quoi faire des NFT une énorme source de revenus pour les géants du gaming, tout en donnant l’occasion à chaque joueur de faire fructifier son temps passé à jouer. Un deal, sur le papier, gagnant-gagnant.

“C’est difficile pour un groupe comme Nintendo, qui a construit une bonne partie de son business model sur la propriété intellectuelle et le merchandising, de changer de paradigme”

On en est, pour l’instant, encore assez loin si l’on se réfère aux prises de parole des uns et des autres. Le président de Nintendo, Shuntaro Furukawa, s’est ainsi dit vigilant “devant un secteur dont il pressent le potentiel” mais c’est tout. Même réserve chez son homologue d’Electronic Arts, Andrew Wilson. “Je pense que les objets collectionnables continueront d’être une part importante de notre industrie, de nos jeux et de l’expérience que nous proposons aux joueurs. Est-ce que ces objets seront un jour des NFT, ça reste à voir. […] Seul le temps nous le dira, mais pour le moment ce n’est pas notre priorité”, a-t-il asséné en février dernier. La prudence est également de mise du côté de Sony, qui vient de lancer un tout nouveau programme de fidélité Playstation Stars. Ce dernier, qui permet de gagner des “digital collectibles”, était un prétexte idéal pour permettre au géant du gaming de faire une première incursion dans le Web3. Mais non, “ces digital collectibles ne sont pas des NFT, ils ne peuvent pas être échangés ou vendus et ne sont pas adossés à la blockchain”, a pris soin de préciser au Washington Post, une des VP du groupe Sony, Grace Chen. Du côté d'Activision Blizzard, l’éditeur de Call of Duty, on s’est pour l’instant contenté de prendre le pouls du marché, via un sondage réalisé auprès de la communauté pour savoir si elle pouvait être intéressée par un jeu blockchain.

Comment expliquer un tel attentisme ? En rappelant, comme le fait Thibault Genouville, que “le play to earn est encore un secteur naissant car les premières initiatives datent de 2021.” Si des acteurs natifs, comme Animoca Brands, sont capables de lancer un nouveau jeu en l’espace de quelques moix, voire quelques semaines, il faut un peu plus de temps aux historiques pour se lancer. Ce n’est, à en croire Thibault Genouville, pas tant un problème de compétence qu’un manque d’agilité inhérent aux grands groupes. “C’est toujours plus dur d’innover quand on part de l’existant”, explique l’expert. C’est aussi compliqué d’emporter l’adhésion du board que de mobiliser les collaborateurs sur un sujet aussi clivant que la crypto. 

“C’est difficile pour un groupe comme Nintendo, qui a construit une bonne partie de son business model sur la propriété intellectuelle et le merchandising, de changer de paradigme”, confirme Daniel Nathan, le fondateur du spécialiste de l’hyper casual, Homa Games. Pas évident pour ces géants centralisés de mettre un pied dans le royaume de la décentralisation. “Les grands studios doivent se faire à l’idée qu’ils feront partie d’un écosystème au sein duquel ils ne maîtrisent pas tout”, abonde Flavien Defraire, community manager de la Blockchain Gaming Alliance, une organisation qui fait la promotion de la blockchain dans l’industrie du jeu vidéo.

“La peur de se planter comme Ubisoft.”

On les imagine d’autant plus réticents que les rares incursions de leurs homologues se sont soldées par un échec. C’est d’ailleurs l’autre explication invoquée par l’ensemble des experts interrogés par Minted, “la peur de se planter comme Ubisoft.” Le studio canadien avait en effet décidé de lancer une plateforme de ventes de NFT baptisée Quartz en décembre 2021. Premier jeu concerné, Ghost Recon Breakpoint, dont certains joueurs pouvaient gagner des NFT associés à des éléments du jeu (pistolet, skin..) passé un certain nombre d’heures jouées. Un bide complet, avec une quinzaine de ventes réalisées sur le marché secondaire et une levée de boucliers de la part de la communauté, ce qui a contraint Ubisoft à arrêter les frais quatre mois plus tard. Un exemple de tout ce qu’il ne faut pas faire, à en croire Romain Potier, web 3 project manager chez Homa Games. “Le recours aux NFT ne permettait pas vraiment d’améliorer l’expérience utilisateur. De sorte que beaucoup d’utilisateurs l’ont vu comme un moyen pour Ubisoft de gagner plus d’argent”, analyse l’expert. Quartz n’a pas accueilli, depuis cette date, de nouvelle collection de NFT made in Ubisoft.

C’est l’un des autres freins à la révolution Web 3 de l’industrie du jeu vidéo : la défiance des joueurs eux-mêmes. “Les hardcore gamers sont bien plus que de simples clients, il s’agit de communautés hyper engagées autour de l’univers de marque, qui sont là pour l’univers de jeu”, rappelle Thibault Genouville. Des communautés qui, comme l’a montré l’exemple Ubisoft, ont une réelle influence sur la réussite (et les échecs) des nouveaux projets. “C’est très difficile de faire bouger les mentalités d’une communauté de fans. Ils sont, par nature, rétifs au changement”, estime Daniel Nathan. Interrogé par Minted sur le sujet, Robbie Yung, le PDG d’Animoca Brands, nouveau géant du Web 3, ne dit pas autre chose lorsqu'il rappelle que les grands groupes sont moins rapides à évoluer car “ils sont systématiquement confrontés à la défiance d’une partie de leur communauté. Comme ce sont toujours les gens mécontents que l’on entend le plus, et de loin, cela peut entraver la bonne marche de certains projets.”

On pourrait penser les utilisateurs tentés par la perspective de monétiser le temps passé sur leur console ou, a minima, de pouvoir revendre les actifs qu’ils y ont gagnés, une fois le jeu terminé. “Il y a certains jeux dans lesquels j’ai investi 300 heures… quand je serai prêt à passer à autre chose, ne serait-il pas formidable de monétiser ce que j’ai construit ?”, s’interrogeait ainsi l’ancien patron de Nintendo of America, Reggie Fils-Aimé. La réalité est beaucoup plus nuancée. Une récente étude menée auprès de joueurs américains âgés de plus de 18 ans révélait que 81% d’entre eux n’avaient jamais acheté de NFT. Et que 40% se disaient pas intéressés par le play to earn. 

“Devoir se connecter 15 minutes par jour pour gagner de l’argent, ça n’intéresse pas une majorité de la communauté gaming”

Peut-être un malentendu dû au fait que ce dernier se situe à la frontière entre le jeu vidéo et la fintech, un secteur qui peut rebuter plus d’un joueur. Ou que se mettre au play to earn n’est pas sans contraintes. “Devoir se connecter 15 minutes par jour pour gagner de l’argent, ça n’intéresse pas une majorité de la communauté gaming”, plaide Thibault Genouville. Pas plus que de jouer à un jeu aussi “basique” que ne l’est Axie Infinity, “dont l’expérience de jeu n’a rien à voir avec celle d’un Read Dead Redemption”, rappelle Thibault Genouville. “Axie, c’est un jeu pour les crypto-natifs, ça n’intéresse pas un hardcore gamer”, confirme Romain Potier. Et cela reste donc un sujet de niche vu que le blockchain gaming ne réunit pas plus de 1,3 million d’utilisateurs actifs par jour selon DappRadar

“La réalité, c’est qu’il n’y a, pour l’instant, pas un jeu blockchain gaming qui propose quelque chose de vraiment solide en matière d’expérience utilisateur”, ajoute Daniel Nathan. Pas surprenant à en croire Thibault Genouville qui rappelle que la plupart des jeux play-to-earn sont déportés dans le cloud et que “c’est compliqué d’y proposer des environnements hyper aboutis.” Difficile pour certains gamers de sacrifier la jouabilité sur l’autel des enjeux financiers. D’autant que ce n’est pas le seul écueil technique alors qu’aucun jeu multi-chain n’a encore vu le jour et que la portabilité des NFT entre plusieurs jeux (même chez un même éditeur) reste pour l’instant un mythe.

"Je pense qu’il faut retirer cette notion de earn, qui n’attire pas les gamers, et la remplacer par la notion de own qui a, pour le coup, plus d’intérêt”

Pour séduire le marché, il faudra sans doute que les studios fassent un pas de côté, en ce qui concerne la sémantique. “Je pense qu’il faut retirer cette notion de earn, qui n’attire pas les gamers, et la remplacer par la notion de own qui a, pour le coup, plus d’intérêt”, estime Romain Potier. Ce serait un moyen pour les grands studios de se tenir éloigné des travers du play to earn, qui verse souvent dans les “ponzinomics”, avec des mécaniques qui voient les nouveaux utilisateurs rémunérer les anciens. L’exemple d’Axie Infinity, dont le cours du token n’a pas survécu au ralentissement de sa croissance (il est passé de 0,23 à 0,004 euro en un an), l’a bien démontré : ils sont encore nombreux à essuyer les plâtres. 

Voici donc les raisons pour lesquelles nos géants du jeux vidéo, pragmatiques, ont pris soin de laisser passer les premiers wagons, le temps que le marché se décante un peu. C'est Epic Games qui est, aujourd'hui, le premier à bouger. Alors que son fondateur Tim Sweeney s’était montré très critique sur le sujet, le studio vient d’annoncer lancer son premier jeu adossé à la blockchain. Et plutôt que de proposer un Fortnite à la sauce Web3, il a pris le parti de lancer un jeu “from scratch”, sans doute pour éviter de heurter sa fan base. Il s’agit d’un jeu de type battle royale baptisé Grit, qui est réalisé en partenariat avec l’éditeur Gala Games. Date de sortie prévue pour courant 2022. Un pas dans la bonne direction, à en croire Thibault Genestoux. “Je pense que, sur le long terme, beaucoup de joueurs vont adhérer à cette opportunité de transformer leur passion en sources de revenus. On est tout de même en pleine creator economy.” 

“C’est un peu comme pour les débuts du jeu vidéo sur mobile en 2008. A l’époque, rares étaient ceux qui croyaient à la possibilité d’une expérience utilisateur viable sur ce device."

“C’est un peu comme pour les débuts du jeu vidéo sur mobile, en 2008. A l’époque, rares étaient ceux qui croyaient à la possibilité d’une expérience utilisateur viable sur ce device. Aujourd’hui, ce n’est évidemment plus le cas et tout le monde s’accorde à dire que le mobile est l’une des meilleures choses qui soit arrivée au jeu vidéo”, estime Robbie Yung. “Aux débuts du free to play tout le monde critiquait. Idem lorsque Xbox a lancé son offre à la gaming, ça prend du temps de changer les choses”, abonde Bilal El Alamy, le CTO de Dogami. 

C’est aussi le pari fait par Homa Games, qui espère sortir un à deux jeux blockchain d’ici la fin de l’année. “On part de nos IP que l’on va faire vivre dans des environnements Web3”, révèle Daniel Nathan. L’utilisateur pourra, par exemple, acheter des skins, qu’il fera vivre dans tous les jeux compatibles d’Homa Games. Les rollers de Valentine de Sky Roller par exemple. Le spécialiste de l’hyper casual va devoir transiger avec son ADN. “Du fait de l’investissement initial conséquent, il va falloir permettre à l’utilisateur de se projeter sur le long terme, avec une expérience de jeu plus aboutie que ce que l’on propose habituellement.” Compter entre six et neuf pour sortir la première version d’un jeu play to earn contre un mois maximum pour les jeux Homa Games.

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