18 janvier 2026

Temps de lecture : 6 min

La défiance envers les médias persiste, car ces derniers sont les boucs-émissaires pratiques de toutes les frustrations

La défiance des Français dans l'information médiatique persiste, comme en témoigne le dernier baromètre La Croix-Verian. Les politiques et le contexte socio-économiques en sont les premiers responsables. Mais les médias ne sont pas totalement blancs non plus.

Le dernier baromètre La Croix-Verian le confirme : les Français se méfient des médias à 61% ! C’est un petit point de moins que l’an dernier, autant dire non significatif. La défiance persiste et l’on peut s’interroger sur les raisons de ce désaveu durable.

La conséquence commence à se faire sentir sur les journalistes de plus en plus souvent harcelés en ligne, et parfois agressés physiquement, comme le rappelle Julien Kostrèche fondateur du Ouest Media Lab :

« Des journalistes insultés ou molestés sur le terrain, notamment lors de manifestations, ce n’est malheureusement pas nouveau. Mais le phénomène ne concerne plus seulement ceux qui travaillent pour les chaînes d’infos les plus exposées. Lors du mouvement des gilets jaunes, La Dépêche du Midi, Le Républicain Lorrain ou encore actu.fr avaient déjà été pris à partie. Dans un autre contexte, on se souvient aussi de ce photographe de L’union roué de coups par des jeunes dans un quartier de Reims en 2021. Il y a ceux aussi qui sont harcelés via les réseaux sociaux ».

Très récemment, Olivier Marino directeur de la rédaction de Midi Libre, a publié un post sur LinkedIn pour dénoncer la prise d’assaut de son siège par une cinquantaine d’individus. Le journal avait eu le tort de défendre l’interdiction de consommer des huîtres localement pour des raisons sanitaires.

« Rappeler l’interdiction sanitaire de consommer des huîtres du bassin de Thau n’est pas une opinion, c’est un devoir d’information et de santé publique. Que cherchent ces agresseurs en s’en prenant à notre journal ? Brûler une vérité qui les dérange ? »

La première raison est lié au comportement des politique : le mépris affiché se transpose aux citoyens

Le précurseur de cette attaque contre les médias est François Bayrou candidat à l’élection présidentielle de 2007. Il s’en était beaucoup pris aux grands médias, dont il dénonçait la collusion avec le pouvoir politique.

Jean-Luc Mélenchon critique et insulte beaucoup les journalistes. On se souvient de sa colère terrible lors de la perquisition de ses locaux : « la République, c’est moi ! »

Plus tard, il a appelé ses partisans à s’attaquer aux journalistes de Franceinfo, fâché d’une enquête qui mettait en cause les surfacturations de sa compagne Sophia Chikirou :

 « Pourrissez-les partout où vous pouvez. (…) Il faut qu’à la fin il y ait des milliers de gens qui se disent “Les journalistes de Franceinfo sont des menteurs, des tricheurs” », a-t-il notamment dit, dans une ­vidéo publiée sur Facebook, les qualifiant aussi « d’abrutis ».

Les exemples ne manquent pas de ce mépris affiché, comme dans cette autre vidéo où il insulte plusieurs fois un journaliste de Canal+ qu’il traite de crétin, d’abruti et de vermine.

François Fillon, à l’autre bord de l’échiquier, avait lui aussi beaucoup tiré sur les médias, pour se dédouaner de ses mises en cause judiciaires :

« On scrute ma vie au laser, cherchant la moindre erreur, la moindre faille, le moindre scoop », s’était-il indigné, le 9 février 2017, lors d’un meeting à Poitiers, en se disant « la cible d’une attaque impitoyable, partiale, 7 jours sur 7, 24 heures sur 24 » de la part d’un « tribunal médiatique ».

Avant lui, l’ancien premier ministre Jean-Pierre Raffarin avait fait huer les journalistes présents, en les accusant d’avoir œuvré à « une entreprise de démolition« .

Une riposte similaire à celle de Ségolène Royal, également mise en cause dans une enquête de Radio France sur l’utilisation de ses fonctions pour promouvoir son livre, et qui s’était défendue en accusant les journalistes d’être des « délateurs diffamateurs ».

Il ne faut pas oublier le travail de sape pratiqué sur les chaînes Bolloré – CNews, TMC – pour dénoncer le gauchisme du service public et la « censure » de l’Arcom, l’autorité de régulation. Celle-ci demandant simplement de cesser les déséquilibres idéologiques manifestes constatées sur leurs antennes.

Et ce dégagisme n’est hélas pas que l’apanage des politiques nationaux. Alain Wallart, le président du Département du Nord a récemment déclaré : « On vire la presse et on évite de la lire ; comme ça, on vivra mieux ! ».

Ce qui a donné lieu à un éditorial de sa rédactrice en chef Stéphanie Zorn pour rappeler l’importance de la presse en démocratie.

Le tableau serait incomplet sans évoquer les agitateurs populistes tels Florian Philippot ou Dupont-Aignan, qui se saisissent de la moindre occasion (Gilets jaunes, vaccins, accord Mercosur…) pour hurler au complot étatique dont les médias seraient un rouage.

On voit d’ailleurs dans le baromètre que la défiance est beaucoup plus forte aux extrêmes, les plus critiques des médias :

La frustration croissante et le sentiment d’impuissance qui facilite les raccourcis

Les problèmes sociaux-économiques des Français, le chômage, la stagnation ou baisse du pouvoir d’achat, la peur du déclassement, le sentiment d’insécurité (avéré ou pas)… créent une frustration forte, voire une colère, chez les populations les plus vulnérables.

Ceci a beaucoup porté le mouvement des Gilets jaunes, ces oubliés de la mondialisation, qui n’ont pas bénéficié de l’internationalisation des économies, bien au contraire. La désindustrialisation a fait des ravages, l’Europe de Maastricht beaucoup promue par les médias en 1992, n’a pas eu les effets (visibles) promis.

Pire, le non au référendum du traité du 29 mai 2005, pourtant entériné par celui de Lisbonne, a été vécu comme un déni démocratique et a catalysé le sentiment d’une collusion politique et médiatique contre « les petites gens ».

S’ajoute une accélération de l’information, via les télé en continu, puis les réseaux sociaux qui créent un brouhaha continu, une foire d’empoigne permanente et une confusion des esprits. Confronté à la complexité des sujets qui s’enchaînent et dont il ne peut pas faire le tri, l’esprit humain a tendance à choisir des réponses simples et tranchées. La nuance disparaît, la complexité s’efface car inaccessible et peu satisfaisante émotionnellement.

Car c’est un élément qui est souvent sous-estimé dans les questions sur la désinformation. C’est l’avantage émotionnel énorme qu’elle procure à ses adeptes (ou victimes). Le sentiment rassurant de comprendre ce qu’il se passe, à défaut d’en maîtriser le déroulement. Et surtout : la décharge émotionnelle qu’elle permet : colère, frustration… qui peuvent s’exprimer et donc s’évacuer un peu.

Le sentiment d’impuissance ressort d’ailleurs du baromètre comme l’une des motivations de l’évitement informationnel :

Les médias ne sont pas exempts de responsabilité

La France souffre d’un mal originel : celui du mélange entre faits et opinions, qui tient au fait que la presse a longtemps été partie prenante, soit du pouvoir (La Gazette du Palais, ragots de cours servant le pouvoir et sous le contrôle de Richelieu), soit de causes (libelles et journaux révolutionnaires de 1789 à 1848), soit d’intérêts économiques (Presse des affaires du milieu XIXe) ou politiques (les journaux d’opinion de l’Humanité au Figaro des années d’après guerre).

Pourtant le public, lui, réclame cette séparation en premier lieu, comme le montre le baromètre, cette année encore :

Les citoyens valorisent les faits, la vérification et la neutralité, avant tout. Même si, bien souvent, leur perception de « la vérité » s’apprécie en fonction de leur opinion préalable.

Par ailleurs, la neutralité journalistique est toujours compliquée, car elle est impossible à respecter, les journalistes étant le fruit de leur éducation, leurs croyances, leur expérience. Cette neutralité des médias serait d’ailleurs si ennuyeuse si elle était appliquée, que tout le monde s’en désintéressait.

En revanche, les médias ont un devoir de sincérité, de vérification des faits et de prudence. Dans le cadre du service public, ils doivent respecter l’impartialité et interroger à équité ceux qui font partie du débat public, y compris quand leurs idées leur déplaisent (ex: le RN). Tant que les propos tenus respectent les lois et valeurs de la République (ce qui n’est pas toujours le cas non plus à l’extrême-gauche, qui tient des propos parfois communautaristes et « racialistes »).

D’un point de vue global, la concentration de grands groupes médias entre quelques mains pose des questions d’indépendance et de risques de manipulation de l’opinion, et pas seulement en période électorale.

Enfin, au delà de cette concentration qui n’est pas forcément le plus prononcée en France, par rapport à nos voisins européens, ce qu’il importe de regarder, ce sont les modes de gouvernance.

Entre Le groupe Le Monde et son pôle d’indépendance pluriel et Le groupe Bolloré, sous la direction d’un seul homme, il y a une différence majeure quant aux risques d’ingérence éditoriale, voire de contrôle total.

Certes, cela a toujours été le cas et les journaux ont souvent porté des idéologiques différentes. C’était le pluralisme qui garantissait l’équilibre du système. Mais quand on diffuse la même mélodie sur plusieurs radios, télévisions, journaux, magazines… ce pluralisme est en danger.

Une partie croissante du public n’est pas dupe de ce risque qui apparaît dans ce baromètre (p.29) comme une préoccupation claire :

Enfin, il faut ajouter la notion de sincérité et d’honnêteté intellectuelle, en particulier la capacité à reconnaître ses erreurs, ce qui est rarement le cas dans les médias. Une pratique qui érode aussi la confiance aussi sûrement que la poussière accumulée sous le tapis fait une bosse de plus en plus grande. Sur laquelle on trébuche un jour.

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